New York, le business coranique et la morue corse

Rama Duwaji traîne une réputation qui aurait suffi, à elle seule, à dissuader n’importe quel comité d’accueil. On lui doit, entre autres, d’avoir rêvé tout haut la disparition de Tel-Aviv. Épouse du maire de New York, elle a pourtant passé cinq jours de juillet dans un couvent capucin planté au bout du Cap Corse, sans que personne, sur l’île, ne s’en émeuve à voix haute. La Corse, elle, a l’habitude qu’on lui envoie ce dont on ne veut plus ailleurs. Il y a trois siècles, sous domination génoise, on lui expédiait la morue la plus avariée, celle qu’on jetait au rebut, avec pour seule étiquette un mot resté gravé dans la langue locale : baccalà per Corsica, ce qui suffit pour eux. Le procédé n’a pas changé, seule la marchandise a évolué. On n’y envoie plus de poisson pourri, mais un slogan entier, une cause entière, une théologie politique taillée sur mesure, livrée clés en main dans un couvent qui n’avait rien demandé.

Le 14 juillet 2026, dernier jour de la retraite. Sous les voûtes du Couvent de Pozzo, à Brando, une trentaine de femmes s’inclinent vers La Mecque pour la prière du Fajr. La bâtisse date de 1480. Seize moines capucins l’ont habitée avant qu’un notable bastiais ne l’achète en 1796 pour presque rien. Depuis, sept générations de la même famille y servent le brocciu et le figatellu aux vacanciers en quête de Cap Corse authentique. Cette semaine-là, entre 2 890 et 4 600 euros la nuitée, le programme portait un autre nom : « Marie dans le Coran ». Tête d’affiche et artiste en résidence, Rama Duwaji. Épouse du maire de New York Zohran Mamdani, première dame d’une ville de huit millions d’habitants, elle traîne depuis mars une réputation qu’aucun communiqué n’a réussi à effacer.

Mais revenons à Rama Duwaji. Le Washington Free Beacon a ouvert le dossier en mars 2026. Adolescente, entre 2013 et 2017, Duwaji saluait sur ses réseaux Leila Khaled et Shadia Abu Ghazaleh, deux figures du FPLP, organisation classée terroriste à Washington comme à Bruxelles. Une autre publication célébrait un porteur de drapeau pendant la Première Intifada. Une troisième tenait en neuf mots : « Fuck Tel Aviv. Shouldn’t exist in the first place. » Au passage, une insulte homophobe, un terme raciste. Ses excuses d’avril évoquaient de la « honte », jamais les faits eux-mêmes. Jewish Insider a ensuite montré qu’elle avait aimé, au lendemain du 7 octobre 2023, des publications glorifiant l’attaque et mettant en doute les viols commis ce jour-là. Puis est venue l’affaire Abulhawa : une illustration signée Duwaji pour un texte de Susan Abulhawa, autrice qui qualifiait le massacre de « moment spectaculaire », et qui appelle couramment les Israéliens « vampires », « goules », « parasites juifs suprémacistes ». Mamdani a jugé ces mots « répréhensibles ». Il rappelle à chaque sortie de route que son épouse n’occupe aucune fonction officielle. La ligne tient de moins en moins.

Rym Nur travaille un autre registre, plus feutré, tout aussi efficace. Designer parisienne, fondatrice de The Women Sanctuary, elle vend depuis plusieurs saisons des séjours d’inspiration islamique en Méditerranée, Majorque puis Corse, systématiquement complets malgré des tarifs à quatre chiffres. Marie y est présentée comme « la femme la plus honorée du Coran », citée trente-quatre fois dans le texte sacré musulman. Une journaliste de Vogue Arabia, présente à l’édition précédente, a résumé la mécanique en une phrase : chaque prière, chaque conférence, chaque repas ramenait la conversation aux « sœurs de Palestine ». Keffieh offert à l’arrivée. Témoignage d’une participante sur son passage à Gaza. Et Marie, mère de Jésus, femme juive née à Nazareth vingt siècles avant la fondation de l’islam, transformée en « femme palestinienne accouchant sous occupation ». Rachel Fulton Brown, historienne à Chicago, a eu ce mot simple pour qualifier l’anachronisme : projeter nos catégories politiques sur un monde disparu depuis deux mille ans ne rend service à personne. Le produit vendu par Nur n’a rien d’accidentel. La cause palestinienne y sert d’ingrédient actif, au même titre que le yoga ou les huiles essentielles ailleurs.

Reste le décor, et lui non plus n’a rien demandé de tout cela. Simplement une location, un contrat, une semaine de cellules monacales cédées à une entreprise qui y a fait vivre une liturgie islamo-politique sans qu’un mot corse, une référence insulaire, un seul élément de la culture locale n’y trouve sa place. Le Cap Corse sert de pierre ancienne qu’on loue à l’heure. Le contenu, lui, vient de Paris, de New York, d’ailleurs. On apporte son propre repas et on s’installe à la table d’un restaurant sans même regarder le menu.

Le 14 juillet 2026, ces femmes s’inclinent donc une dernière fois vers La Mecque avant de regagner New York, Paris, ou quelque autre point du globe où les attend une vie moins recueillie. Dans le maquis alentour, rien ne bouge. Aucun communiqué, aucune sortie remarquée, pas la moindre phrase glissée entre deux portes lors d’un point presse. Le silence du mouvement nationaliste a quelque chose d’une liturgie inversée, une messe où l’on se tairait au lieu de prier, comme si l’étendard qu’il brandit d’ordinaire à chaque occasion s’était mué, ce jour-là précisément, en bâillon. Faute de mots pour trancher, ou faute de courage pour les prononcer.

Que ce silence tombe justement un 14 juillet doit sans doute au hasard. Rien n’indique que Nur ait consulté le calendrier de la Consulta d’Orezza avant de fixer ses dates. L’ironie n’en est pas moins cinglante. C’est ce jour-là, en 1755, à la Consulta d’Orezza, que Pascal Paoli fut proclamé Général de la Nation corse, avant de rédiger, quatre mois plus tard, une constitution que les pères fondateurs américains étudièrent avec une attention non feinte. Deux cent soixante et onze ans jour pour jour après ce serment fondateur, une Première dame américaine quitte l’île du Babbu di a Patria sans un regard pour son héritage. Elle repart les bagages pleins d’autre chose : un message murmuré à Allah, un autre confié à Myriam.

Quelques années après les soirées de Cavallo et leurs milliardaires en goguette, la Corse se retrouve de nouveau réduite à un décor muet, loué au poids, pendant que d’autres y font résonner un vocabulaire qui rêve tout haut de la disparition de Tel-Aviv. Torna à Vignale che un bellu paese, retourne à Vignale, c’est un beau village. Et le mouvement nationaliste, aujourd’hui majoritaire aux affaires sur l’île, laisse faire. Silence sur Pozzo, silence sur Duwaji, silence sur le keffieh distribué à l’entrée d’un couvent catholique. À moins que ce silence-là ne soit, comme souvent, le prix d’autre chose. Sur Cavallo déjà, dans les années 1990, des cabinets d’architectes proches de la mouvance nationaliste avaient obtenu la charge des chantiers de l’île. Les travaux furent surfacturés, des sommes colossales détournées, une quinzaine de millions de dollars au total, plus tard réinvestis dans une société de crevettiers à La Nouvelle-Orléans. En 1990, les deux restaurants de l’îlot avaient été plastiqués avant que la paix ne se négocie de cette manière-là. Plus au sud, du côté de Cargèse, un club de vacances avait obtenu l’extension de son complexe sans permis de construire contre quelques valises de billets, le temps que cessent les attentats visant ses murs. Rien ne prouve que ce précédent explique le silence d’aujourd’hui. Reste à savoir ce qui, sinon, pourrait bien le justifier. Le nationalisme corse a longtemps cru à une fraternité de destin avec les peuples du Sud global. Il gagnerait à se demander, cette fois, à quel prix il accepte qu’on lui loue son propre silence.

Eden Levi Campana


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