Un sticker avait été posé là depuis des mois, en hauteur, à l’initiative du collectif Tous 7 Octobre. Il portait le visage de Kfir Bibas, bébé roux de neuf mois enlevé le 7 octobre 2023 au kibboutz Nir Oz, assassiné en captivité avec sa mère Shiri et son frère Ariel. Au-dessus de la photo, un seul mot en lettres capitales : Impardonnable ! Un militant, un sympathisant, un soldat de cette idéologie-là, un terroriste s’est arrêté devant ce visage. L’a regardé. Et a décidé de l’effacer. Pas sur un mur vierge. Sur ce visage-là.
Personne ne cherchera sérieusement à plaider la maladresse. Le visage de Kfir Bibas est l’un des plus reconnaissables de Paris depuis octobre 2023, ses boucles rousses reproduites sur des milliers d’affiches, de vitrines, de façades. Celui qui a collé ce slogan savait exactement ce qu’il faisait. Il a choisi ce visage-là. Il a visé. Frapper un symbole pour terroriser ceux qui s’y reconnaissent, leur signifier que leurs morts ne méritent pas de mémoire, que leurs enfants assassinés peuvent être effacés d’un coup de rouleau. La violence physique n’est pas nécessaire pour produire cet effet. La profanation suffit. Elle dit aux familles, aux proches, aux membres d’une communauté entière que leur deuil ne compte pas, que leurs morts peuvent être souillés en pleine rue sans que rien ni personne n’y fasse obstacle. C’est une intimidation. Froide, calculée, sans l’excuse de la passion ou de l’impulsivité.

« Long Live the Intifada » n’est pas un slogan politique parmi d’autres. C’est un appel à la violence meurtrière, une glorification du massacre. Le coller sur le visage de Kfir Bibas n’est pas l’aggravation d’un message neutre. C’est l’aboutissement logique d’une idéologie qui a produit le 7 octobre, qui a tué cet enfant, et qui vient désormais danser sur sa mémoire en pleine rue parisienne. Paris vit depuis octobre 2023 une guerre de l’affichage dont l’intensité n’a pas faibli. Des stickers arrachés, des affiches lacérées, des portraits de victimes dégradés, des slogans qui se répondent et se recouvrent dans une surenchère permanente. Le mur urbain est devenu le théâtre d’un affrontement qui déborde largement le cadre du conflit israélo-palestinien pour toucher à quelque chose de plus nu, la question de savoir qui l’on consent à voir souffrir.
Kfir Bibas avait neuf mois. Il n’avait aucune opinion politique, aucune appartenance militaire, aucune responsabilité dans quoi que ce soit. Il était innocent d’une innocence sans fond, sans bord, sans nuance possible. Apposer un slogan de guerre sur son visage assassiné, c’est franchir un seuil que nulle sophistication rhétorique ne peut ensuite effacer. Ceux qui le franchissent savent ce qu’ils font. Ils choisissent de le faire. À moins d’être idiots, au sens clinique du terme. Les auteurs du sticker original avaient trouvé le mot juste. Impardonnable. Il s’applique au massacre du 7 octobre dont Kfir Bibas fut l’une des plus jeunes victimes. Il s’applique à ceux qui ont recouvert son visage. Et il s’applique, avec une égale sévérité, à ceux qui ont regardé ailleurs. Le visage de Kfir Bibas est toujours là, sous le papier collé. On ne recouvre pas une vérité. On la reporte seulement, et ce n’est pas davantage pardonnable.
Eden Levi Campana
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