Journée Mondiale Rabbi Jacob, les raisons de la décolère

Dans l’obscurité veloutée des heures que les autres redoutent, Sandra veille. Quand les volets claquent sur le monde, elle entrouvre les siens ; quand les villes se taisent, elle prend plume en musique, appel ou rêve, et féconde la nuit de ses mille et une fulgurances. Ce n’est pas de l’insomnie, mais une forme élevée de présence au monde – une présence qui ne cherche ni à fuir le jour, ni à lui faire concurrence, mais à l’ensemencer en secret. La nuit des artistes est une ruche à l’envers, un creuset souterrain d’abeilles noires qui fabriquent des élixirs de lumière. Là où d’autres s’écroulent, Sandra érige. Elle convoque des visages, des notes, des possibles. L’imagination, chez elle, n’est pas un caprice mais un organe vital. Elle conceptualise comme d’autres respirent, contacte comme d’autres somnolent, rassemble comme d’autres s’éloignent. Et tout cela, ces jours-ci, au service d’une idée si saugrenue qu’elle partage avec d’autres, partout dans le Monde, d’autres Sandra, d’autres rêveurs : une « Journée Mondiale Rabbi Jacob ».

Un éclat de comédie dans une époque d’ombres épaisses. Une farandole là où l’on érigeait des murs. Toute une journée autour de la danse, des déguisements, des rires et des flashmobs. Le 22 juin prochain, nul drapeau, nul mégaphone, nul discours. Pas de tribune, pas de figure tutélaire pour ouvrir la marche. Juste des cercles, disséminés sur la carte du monde, qui tournent lentement, au rythme d’une clarinette rieuse. Paris, New York, Tel Aviv, Toronto, Berlin, Jérusalem, Genève : des passants, des voisins, des enfants en perruque, une vieille dame avec un ghetto-blaster, un adolescent maquillé d’absurde. Ils ne manifestent pas. Ils ne revendiquent rien. Ils dansent. Ce jour-là, pour la première fois, se déploiera la « Journée mondiale Rabbi Jacob ». L’idée n’a germé ni dans un ministère, ni dans une fondation. Elle est née dans un sursaut, entre un rire et une nausée, après une nuit de trop. Des portes taguées, des murs souillés, des silences. À quoi bon crier encore ? Il fallait répondre autrement. Alors quelques-uns ont pensé à cette séquence invraisemblable du film de Gérard Oury : Rabbi Jacob, burlesque et débraillé, emportant les corps dans une chorégraphie qui moque les postures figées, inverse les assignations, ouvre un interstice dans l’épaisseur du réel. Une danse, donc. Un pas vers l’autre, littéralement. Une ébauche de paix par la joie, la parodie, l’oubli momentané des masques rigides. Non pour nier les blessures, mais pour desserrer les mâchoires.

Car si la colère s’invite dans nos vies avec une telle constance, ce n’est pas seulement qu’elle trouve mille prétextes ; c’est qu’elle trouve désormais mille relais. Le tissu des jours se troue d’injures, de soupçons, de mots tranchants qui n’ont plus besoin de bouche pour se dire. Ce qui naguère s’élaborait dans la lenteur – l’opinion, le débat, le ressentiment même – jaillit aujourd’hui en rafales, en rafles de pixels, en torrents d’indignation préfabriquée. Le tragique, jadis réservé à la scène, a colonisé les écrans. Et ce n’est pas tant que nous soyons devenus pires, c’est que nous sommes devenus plus visibles dans notre vulnérabilité. Les algorithmes, ces horlogers du chaos, ne cherchent ni le juste ni le vrai : ils cherchent ce qui fait cliquer, ce qui fait rester, ce qui fait revenir. Et la colère, comme chacun sait, a cette vertu d’être collante. Elle fixe. Elle polarise. Elle vend. Ainsi, l’économie du regard s’est faite économie du ressentiment.

Le drame, c’est qu’en cette époque de déliaison, les médiations se sont effacées. Plus de filtre, plus de passeur, plus d’écrivain public pour traduire les douleurs en langage. L’écran se pose entre nous comme un miroir trop lisse, qui ne renvoie que l’image de notre solitude. Le père, l’enseignant, le voisin : tous ces personnages de la transmission se sont tus. L’enfant, pour apprendre le monde, écoute les suggestions d’un moteur. Et l’homme, pour juger l’autre, lit les résumés d’un inconnu. C’est dans cette perte du symbolique que la haine se love. Elle n’est plus cri, elle devient climat. Elle ne brûle pas, elle suinte. Elle n’apparaît pas, elle s’insinue. Elle se donne l’air du bon sens, du bon droit, du bon peuple. Et c’est pourquoi elle est si difficile à déloger : parce qu’elle épouse la forme molle de l’évidence. Alors que faire, dans ce théâtre d’ombres ? Faut-il répondre par d’autres récits ? D’autres luttes ? D’autres feux ? Peut-être. Mais peut-être aussi faut-il réintroduire ce que le sérieux a chassé : le rire, le masque, la danse, l’absurde. Le narratif de Rabbi Jacob ne dit pas « voici la vérité », il dit : « regarde ce qui vacille, ce qui se renverse, ce qui se transforme. » Ce n’est pas un contre-discours, c’est un contre-poids. Il ne propose pas de résoudre les contradictions, il les exagère jusqu’à les rendre risibles. Ce que les doctrinaires appellent faiblesse – le comique, le déguisement, la confusion – est ici l’arme la plus redoutable. Car elle ne cherche pas à vaincre, mais à déplacer.

Dans ce récit, l’homme n’est pas réduit à ce qu’il fut. Il n’est pas enfermé dans un passé, ni dans une communauté, ni dans un rôle. Il est ce qu’il devient, au gré des rencontres, des accidents, des maladresses. Un douanier raciste devient Rabbi, un antisémitisme grotesque se dissout dans un bain de perruques et de chapeaux noirs. Cela ne résout rien, mais cela ouvre un interstice. Cela n’efface aucune douleur, mais cela suspend un instant le cycle de la vengeance. On y entre, non pas avec des convictions, mais avec des jambes. Et l’on en ressort un peu moins sûr de soi, un peu plus poreux, un peu plus humain. C’est cela, la décolère. Non un apaisement factice, ni un renoncement, mais une manière de tourner autour du feu sans y jeter d’huile. Une pratique profane de la paix. Une mise en jeu des corps, une liturgie joyeuse sans dogme ni prêche. En dansant Rabbi Jacob, on n’imite pas un Juif, on fait tourner le monde. En riant, on ne nie pas la gravité, on la dilue. En se déguisant, on ne triche pas, on trahit les frontières. Et peut-être, dans ce théâtre qui ne dit pas son nom, dans cette scène sans décor, dans cette farce chorégraphiée, s’invente-t-il une nouvelle grammaire du commun : une syntaxe du mouvement, une ponctuation du partage, une prosodie de la fraternité. Ce n’est pas une révolution. C’est un tour. Mais il suffit parfois de tourner pour que le monde pivote.

Sandra est songeuse. Il y a quelques nuits, je lui ai envoyé une image. Un fragment d’un rêve éveillé. Ilan Zaoui dans une lumière rieuse, une foule en flashmob dansant Rabbi Jacob à Lille,  une femme et son enfant, une musulmane, sourire large, l’Orient et l’Occident comme deux visages d’un même carnaval. À quoi s’accrocher dans ce monde cabossé, sinon à cela ? Sandra m’a répondu : « Ces regards qui pétillent, c’est cela la vraie réalité de l’amitié qui nous relie. » Sourire. Slogan un peu sucré, angélisme, Sandra Sainte mère des seph’ ? On pourrait la reléguer aux cartes postales de colonies de vacances. Et pourtant. Et si c’était elle qui avait raison ? Et si l’intelligence du monde passait par ce scintillement naïf ? Et si notre salut résidait non dans la surenchère du sérieux, mais dans le pas de côté burlesque d’un Louis de Funès déguisé en rabbin ?

Le narratif Rabbi Jacob ne se déclame pas, il se danse. Il n’impose rien, il propose une joie. Il n’efface pas les différences, il les chorégraphie. C’est une politique sans programme, une mystique sans dogme, un shalom qui swingue. Il échappe aux dialectiques et aux algorithmes. Il ne réfute pas, il rit. Il n’effraie pas, il enlace. Il ne prêche pas, il partage. Et dans ce désordre harmonique, ce balagan nécessaire qu’elle tente de mettre en place pour le 22 juin, avec tant d’autres, Sandra n’est ni l’autrice ni la metteure en scène. Elle est la passeuse. Celle qui tient la lumière entre les mains. Celle qui, dans la nuit féconde, murmure aux endormis qu’il est temps de se lever – non pour marcher au combat, mais pour entrer dans la ronde, Rabbi Jacob Il va danser.

Eden Levi Campana

Informations : https://rabbijacob.com

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