C’est un auteur. Jamais son visage ne se prêta aux injonctions de la lumière. L’époque, pourtant, aime les auteurs que l’on peut convoquer à l’image, décrire en trois adjectifs, étiqueter, encadrer, exposer. Mais lui : rien. Une silhouette en fuite, un regard qui préfère observer le monde depuis sa caverne. Une ombre parmi les ombres, quand le monde est devant mais aussi derrière, un feu dans le brouillard, des figures qui vacillent comme un mythe, retour à la caverne. On le croit rare ? Il est partout. On l’imagine solitaire ? Il est multiple, il tisse. On suppose qu’il s’isole ? Il s’enracine dans le vent. Il parle beaucoup parfois, puis se tait très longtemps, travaille à l’économie du mot, écoute comme d’autres écrivent. Il regarde, comme on veille. Il veille, comme on aime. Partout il voyage, mais jamais il ne s’évade de lui-même. Il traverse les villes comme on traverse les songes, sans les froisser. Il effleure les peuples, mais ne s’approprie rien. Il écoute les silences du monde, et parfois, y ajoute le sien.
Certains diraient qu’il fuit. Il le concède : oui, il fuit. Il fuit les projecteurs, les projectiles, les projections. Il fuit les logiques de la gloire, les vitrines où l’on empaille les vivants, les musées des égos, la valse des pantins les soirs de première. Il fuit les interviews qui déshabillent pour mieux travestir, pour mieux trahir. Il fuit les algorithmes carnassiers, les grilles de lecture, les caméras que l’on croit bienveillantes. Il fuit les salons trop chauffés, les applaudissements trop lourds, les coupes de champagne tièdes qu’on tend à ceux qu’on veut figer, puis oublier promptement. Mais ce n’est pas la peur qui l’anime : c’est le refus d’un pacte. Refus d’être réduit à une version présentable, bankable, compressible. Refus de jouer le jeu, quand le jeu n’en est plus un. Refus de se montrer, quand le monde s’est mis à tout voir mais à ne plus rien regarder, ne plus rien entendre, ne plus rien dire qui ne soit du bruit, un bruit de fond, une lame de rien, et surtout pas une larme d’intelligence. Attendre, ralentir, encore, encore.
Il n’est pas humble. Il n’est pas modeste. Il n’est pas faussement effacé. Il est. Simplement. Radicalement. Intensément. Il est celui qu’il cherche à devenir, jour après jour, chute après chute, mot après mot. Il est cette trace que la mer efface et que l’âme, seule, conserve. Il n’a ni icône ni dogme. Il cueille dans chaque existence les vertus qui brillent, les défauts qu’il évite, les beautés qu’il absorbe. Il sème des graines dans les terres étrangères, puis s’en va, sans attendre la floraison. Lui, c’est le souffle entre deux lignes. L’intervalle entre deux notes. L’éclair avant la phrase. Il avance, jamais pareil, jamais figé, jamais sûr. Il doute, donc il crée. Il change, donc il vit. Il s’adapte, donc il résiste. Et s’il fallait définir sa nature : la fidélité, la loyauté. Protéger et servir, même si c’est un peu pompier. Fidèle et loyal en amour comme en amitié, mais aussi fidèle à son mouvement. Fidèle à sa métamorphose.
Il pourrait être célèbre. Il pourrait. C’est un job à temps plein. Il pourrait prendre un agent, poser pour une couverture, signer des selfies, jouer à l’auteur dans les dîners du Tout-Paris, du Tout-Londres, du Tout-New-York où il a ses habitudes. Il pourrait. Mais il ne veut pas. Pas par mépris : par exigence. Par urgence. Par cohérence. Car à trop paraître, on se perd. À trop se montrer, on s’efface. À trop dire qui l’on est, on cesse de l’être. Il refuse de se réduire à une anecdote glamour entre deux publicités, entre deux pages de paraitre. Il n’est pas une enseigne. Il n’est pas un produit. Il est … qui sait ? Qui c’est ? lui. Le mouvement, la Vie, le Vivant. Oh le Vivant, jusqu’à quand ? Il n’appartient à aucune école. Il ne revendique aucun héritage. Il honore ceux qui l’ont marqué, sans jamais chercher à les imiter. Il aime Leonard Cohen, comme il aime Romain Gary, Claude Lanzmann, Louis Armstrong comme il aime une prière murmurée dans un ghetto oublié, à Harlem, à Varsovie. Il aime les artistes qui n’ont pas trahi leur source. Ceux qui ne sont jamais devenus les caricatures d’eux-mêmes.
Lui, il écrit. Il écrit dans les chambres d’hôtel, dans les halls d’aéroport, dans les trains de nuit, dans les silences d’aube, dans les rues sans nom. Il écrit quand le monde dort, quand le bruit baisse, quand le souffle revient. Il écrit sans chercher à plaire, sans chercher à vendre, sans chercher à s’inscrire dans un courant ou un classement. Il écrit, parce qu’il ne saurait faire autrement. Parce qu’écrire, c’est rester libre. Être libre. Libre, libre, et encore libre. Ne jamais courber l’échine devant les modes. Ne jamais trahir le feu initial. Ne jamais signer ce pacte faustien où la reconnaissance devient la camisole du regard. Les autres veulent être vus. Lui veut voir. Les autres veulent être suivis. Lui veut suivre ses propres chemins. Les autres veulent être célèbre. Lui veut disparaître dans la foule. Les autres veulent durer. Lui veut traverser. C’est un concept d’hébreux ça, d’un juif errant. Il ne s’oppose pas. Il ne conteste pas. Il ne provoque pas. Il propose une absence. Une absence pleine, féconde, active. Une absence qui parle plus fort que mille présences. Certains diront que c’est un fantasme. D’autres que c’est une stratégie. Mais ceux qui l’ont lu sans le connaître, ceux qui l’ont deviné sans l’identifier, savent qu’il est là. Dans une phrase qui percute. Dans une idée qui arrête. Dans une émotion qui reste. Il est ce souffle que l’on devine, ce pas que l’on entend sans voir. Il est cette liberté qui dérange, car elle échappe. Il est cet auteur libre, quand l’ambition de la plupart des artistes est d’être reconnu dans la rue après un passage TV. Être là, puis disparaitre.
Eden Levi Campana
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