La scène est connue désormais, presque banale dans sa mécanique et pourtant toujours sidérante dans ses effets. « Couleur Menthe à l’eau », de la variété française, une chanson d’amour des années 1980, interprétée par Eddy Mitchell, qui avait pour vocation première d’adoucir les soirées, de recoudre les solitudes et de prêter sa voix aux hésitations sentimentales, se retrouve arrachée à son intention initiale. Les paroles changent, la mélodie demeure, et sous l’apparente familiarité se glisse un texte d’une violence sèche, antisémite, négationniste, proféré lors d’un rassemblement d’un mouvement qui n’a jamais dissimulé sa matrice idéologique. La vidéo circule, relayée par un média d’investigation, et le malaise s’installe. La culture populaire, une fois encore, est convoquée comme cheval de Troie de la haine. Le contexte n’est pas neutre. L’événement est organisé par « Égalité et Réconciliation », structure fondée par Alain Soral, figure désormais centrale de l’extrême droite idéologique française, multirécidiviste judiciaire, dont la trajectoire épouse une obsession constante pour la provocation antisémite, la falsification historique et la mise en scène de la transgression. Rien ici n’est improvisé. Tout est cohérent. Le détournement de la chanson n’est pas un accident mais un geste inscrit dans une stratégie ancienne, presque artisanale, consistant à contaminer le commun par le familier, à infiltrer la haine dans ce qui rassure, à transformer la mémoire affective en arme politique.
La réaction d’Eddy Mitchell et de sa maison de disques ne s’est pas fait attendre. Condamnation publique, demande de retrait, indignation affichée. Bof. Le réflexe est humain, compréhensible, attendu. C’est un minimum. Mais juridiquement, la manœuvre est vaine. Le droit français reconnaît explicitement l’exception de parodie. Ce droit existe, il est ancien, il est robuste. Il repose sur une idée simple et profondément libérale, à savoir que l’on peut détourner une œuvre identifiable, en modifier le sens, la tordre, la caricaturer, sans l’autorisation de son auteur, dès lors que la confusion est exclue et que l’intention de détournement est manifeste. La parodie n’est pas tenue d’être élégante. Elle n’est pas obligée d’être morale. Elle peut être vulgaire, choquante, abjecte même. Ici on dépasse l’abject, mais ça ne change rien. Son ignominie ne la disqualifie pas juridiquement comme parodie. Sur ce terrain précis, Eddy Mitchell n’obtiendra rien. Universal le sait. Le communiqué relève davantage de l’hygiène symbolique que de la stratégie judiciaire. Il s’agit de dire je n’en suis pas, de nettoyer l’image, de refermer la porte avant que le poison ne s’infiltre dans l’opinion.
C’est ici que la confusion s’installe souvent, et qu’il faut s’en extraire avec méthode. La parodie neutralise le droit d’auteur, mais elle n’accorde aucune immunité pénale. Le droit de la propriété intellectuelle et le droit pénal ne dialoguent pas, ils se croisent sans se confondre. Une parodie peut parfaitement exister juridiquement tout en constituant un délit pénal par son contenu. Le négationnisme reste du négationnisme, même chanté. L’antisémitisme reste de l’antisémitisme, même déguisé en chanson. Le procureur, comme les associations habilitées, disposent d’un champ d’action autonome, indépendant, solide. Ce deuxième temps est le seul qui importe réellement. Tout le reste relève du théâtre médiatique.
Mais l’affaire dépasse le strict cadre juridique. Elle révèle une vérité politique persistante que certains s’acharnent à maquiller. L’extrême droite demeure l’extrême droite. Elle n’a pas changé de nature parce qu’elle a changé de costumes. Elle peut troquer la bottine pour le costume slim, la brutalité de la rue pour la rhétorique feutrée des plateaux, elle conserve le même noyau idéologique, la même obsession de l’ennemi intérieur, la même fascination pour les mythes falsifiés. L’idée selon laquelle elle constituerait un rempart pour les Juifs face à l’extrême gauche relève de la fable opportuniste. Elle instrumentalise la peur, elle recycle la mémoire, elle exploite la détresse pour se blanchir d’un passé qui n’est pas passé. La porosité entre certains réseaux soraliens et des sphères plus institutionnelles de l’extrême droite contemporaine n’est pas un fantasme. Elle s’observe dans les trajectoires, dans les proximités anciennes, dans les circulations de cadres, parfois même dans les fonctions exercées auprès de figures aujourd’hui centrales, y compris autour de Jordan Bardella, dont certains collaborateurs (au moins un est visible sur la vidéo) ont évolué dans ces zones grises idéologiques avant que les stratégies de normalisation ne s’imposent. Rien n’est jamais totalement étanche dans cet univers. Les discours se recyclent, les haines se déplacent, les masques changent de visage. Croire que l’extrême droite serait devenue le bouclier des Juifs contre l’extrême gauche relève d’une illusion dangereuse. L’histoire enseigne avec une constance tragique que les Juifs n’ont jamais été qu’un outil circonstanciel pour les idéologies de haine, protégés un jour pour être désignés le lendemain, instrumentalisés quand cela arrange, sacrifiés quand cela dérange. La vidéo n’est pas un dérapage, elle est un rappel. Un rappel que la haine ne disparaît pas parce qu’elle se met en musique. Un rappel que la vigilance intellectuelle exige de refuser les récits politiques qui travestissent l’évidence. Il reste alors une leçon, austère mais nécessaire. La parodie existe, le droit la protège, et il faut s’en réjouir car elle garantit la liberté de création et de critique. Mais cette liberté n’absout rien. Ni l’instrument, ni l’écran de fumée, ni le masque n’efface pas le réel. Elle n’annule ni la mémoire ni la responsabilité. Chanter la haine ne la rend pas moins haineuse. Et ceux qui prétendent aujourd’hui défendre les Juifs en flirtant avec les vieux démons ne font que répéter, sous une forme plus policée, les trahisons anciennes.
Eden Levi Campana
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