New-York, un pogrom du mois de novembre

Zohran Mamdani, tout juste élu maire de New York, a ouvert son discours de victoire en disant en arabe : « Ana minkoum wa ilaykoum », je suis des vôtres et pour vous. La phrase paraît douce, presque fraternelle, mais elle établit immédiatement une appartenance, un cercle. Ce qu’elle trace est une frontière. Elle ne dit pas seulement pour qui il gouvernera, mais de qui il se réclame. Et dans une ville où la question juive n’est pas abstraite mais charnelle, historique, quotidienne, ce choix n’a rien d’innocent. Il survient au moment même où New York, longtemps lieu de respiration pour les Juifs, s’est déjà déplacée vers un climat où la légitimité d’Israël est contestée non comme politique, mais comme existence.

Un SA à côté d’une affiche proclamant :  » Allemands ! Défendez-vous ! N’achetez pas chez les Juifs ! « 

On le sait, Mamdani a soutenu explicitement le mouvement BDS comme moyen légitime de pression internationale. Il a appelé les fondateurs de Ben & Jerry’s à cesser la distribution de leurs produits en Judée-Samarie, prélude direct au boycott ensuite annoncé contre Israël. Il a menacé publiquement d’arrêter le Premier ministre israélien s’il venait à New York. Il n’a pas seulement contesté des décisions gouvernementales, il a disqualifié l’existence politique de l’État hébreu. Dès lors, lorsque l’homme qui porte ces positions dit « je suis des vôtres » en arabe, il ne s’adresse pas à la ville, mais à la communauté qui a fait de la cause palestinienne le nouveau signe de reconnaissance morale. Cette communauté n’a pas demandé la coexistence : elle a exigé un renversement du centre symbolique. Elle a voulu que la ville entière se regarde dans le miroir de son langage. Sur les ponts, dans les cortèges, de Manhattan à Queens College, on ne scandait pas la paix, mais la certitude d’une innocence unique d’un côté, et d’une culpabilité absolue de l’autre. Dans ce récit, le Juif n’a plus d’histoire. Il n’a plus de tragédie. Il n’a plus de mémoire. Il n’a qu’un rôle, celui de l’obstacle.

C’est cela qui bouleverse la structure interne de New York. Pendant un siècle, la ville a représenté un abri moral et culturel pour les Juifs. Elle a permis à la diaspora de respirer, de se renouveler, de penser, de créer. Elle a été l’alliée profonde d’Israël, non seulement politiquement, mais symboliquement. Si ce socle se fracture, si la ville ne considère plus le Juif comme une évidence intérieure, alors c’est l’architecture de la diaspora qui se fissure. Et lorsque la diaspora se fissure, Israël se retrouve plus seul. Non pas en danger immédiat, mais exposé. Ce qui change ici n’est pas un événement, mais une atmosphère. Une modification du centre de gravité moral. Un peu comme à Londres et dans d’autres Capitales européennes. L’histoire juive, l’exclusion ne commence jamais par un décret. Elle commence par une phrase. On reconnaît le glissement au moment où le pouvoir dit « nous » sans que ce « nous » n’inclue plus naturellement le Juif. À partir de cet instant, quelque chose se déplace de façon presque imperceptible, on n’expulse pas, on laisse dériver. On n’interdit pas, on cesse de reconnaître. On n’attaque pas, on retire simplement la place du centre.

Et pourtant, il existe une ironie que l’on ne peut ignorer. Ce « nous » proclamé avec assurance peut devenir non pas une source de puissance, mais une limite. Car gouverner une ville n’est pas parler à ceux qui vous acclament, c’est maintenir ensemble ceux qui ne se ressemblent pas. Si un maire s’adosse à un seul camp, s’il en fait son origine intime et sa légitimité première, alors il affaiblit lui-même sa capacité d’agir. Il devient le porte-parole d’un groupe, plutôt que la hauteur de la cité. L’exemple récent de Chicago est là pour le rappeler. Brandon Johnson, porté par une vague progressiste en 2023, s’est ensuite trouvé dépourvu de prise réelle sur sa propre ville, captif des forces idéologiques qui l’avaient porté. Le pouvoir municipal moderne n’appartient pas à celui qui parle le mieux à ses partisans, mais à celui qui peut encore être entendu par ceux qui ne le reconnaissent pas. Si le « nous » est trop étroit, il se referme. Si le centre se confond avec un camp, alors le maire n’est plus souverain. Il devient, malgré lui, une figure entourée mais impuissante. Le risque n’est pas l’autorité tyrannique, mais l’absence d’autorité tout court. Celui qui commence par dire d’où il vient risque de ne jamais parvenir à dire où il conduit. Espérons que ce ne soit pas vers une nouvelle Nuit de Cristal, un pogrom du mois de novembre… 1938.

Eden Levi Campana


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