Esther Blum s’était levée ce matin-là avec une idée fixe : il fallait revenir à la pureté des origines. À cent ans, après avoir survécu aux nazis, aux colonels et aux commissaires politiques, elle découvrait que la véritable barbarie était peut-être dans l’assiette. « Les Juifs étaient végétariens au commencement », répétait-elle, comme un mantra. Les graines, les fruits, les herbes : voilà la vraie manne. Seulement voilà : à Londres, au XXIᵉ siècle, tout s’achetait au coin de la rue, sauf ce qui comptait vraiment. Les graines de chia – minuscules, noires, tremblantes de promesse – se trouvaient exclusivement dans une boutique improbable, « The Green Alchemy », à Camden. On pouvait trouver du quinoa bolivien au Tesco, du millet éthiopien chez Sainsbury’s, du lin doré à Waitrose, mais le chia, lui, restait introuvable ailleurs. Pourquoi ? Parce que, selon Esther, « c’est la seule graine qui absorbe dix fois son poids en eau. Comme nous, Juifs : nous buvons toutes les larmes du monde et restons debout. » Elle frappa donc à la porte de Soraya Ahmadi, sa voisine afghane. Cinquante ans à peine, cheveux couleur de nuit, accent encore rêche mais rire sonore. Soraya ouvrit, un foulard lâche sur la tête.

– Esther, tu sais qu’il pleut.
– Qu’il pleuve ! Noé a sauvé l’humanité avec moins d’eau que ça. Mets ton manteau, on part.
– Partir où ?
– Chercher du chia.
Soraya roula des yeux, mais enfila ses bottes. « À cent ans, pensa-t-elle, on n’argumente plus. On suit. »
Londres les accueillit avec son chaos familier : odeur de fish and chips rance, relents de curry à chaque coin de rue, le parfum humide des briques mouillées. Sur Finchley Road, les bus tardaient à venir. Un seul panneau lumineux affichait « 10 minutes », mais dix minutes londoniens signifiaient vingt-cinq réels. Quand enfin les bus arrivèrent, ce fut par grappes de trois, rouges, étincelants, comme une charge de cavalerie écarlate. Elles montèrent dans le 82, coincées entre un Écossais au kilt touristique qui roulait les « r » comme des cailloux et une étudiante nigériane qui récitait son cours de droit commercial. Esther, perchée sur son siège, commentait tout haut :
– Ces Anglais, toujours en train d’attendre un bus… Toute leur philosophie tient dans une queue !
– Mieux vaut attendre un bus qu’un visa, soupira Soraya. Elles rirent comme des collégiennes.
À Whitechapel, le hasard fit irruption. Devant une épicerie pakistanaise, elles aperçurent une jeune femme marocaine, Leïla, retenue par le bras par un homme furieux. Ses cris déchiraient la rue, mais personne n’intervenait. Un policier approchait au loin, indifférent, prêt à ranger l’incident dans le tiroir « querelles domestiques ».

– Pas question, dit Esther. Pas cette fois.
Elle s’avança, petite silhouette de prophète, et cria :
– Monsieur, lâchez-la ou je vous maudis jusqu’à la septième génération !
L’homme, interloqué, serra plus fort le bras de Leïla. Alors Soraya, avec l’autorité d’une femme qui avait fui les talibans, attrapa la jeune fille et la tira vers elles. Le policier, croyant à une fuite de voleuse, commença à les suivre.
– Courez ! ordonna Esther. À cent ans, elle courait encore, serrant son sac comme une arche sacrée.
Elles se faufilèrent dans une ruelle, le cœur battant, et finirent par se cacher derrière les poubelles d’un pub irlandais, saturé d’odeur de bière éventée. Le policier passa sans les voir. Elles éclatèrent de rire, essoufflées.

Leïla, tremblante, murmura :
– Merci… Je n’ai nulle part où aller.
– Alors viens avec nous, dit Soraya. On va chercher du chia.
– Du… quoi ?
– Du salut, répondit Esther. C’est presque pareil.
Le reste de la traversée fut une comédie londonienne : Oxford Street saturée de touristes, Camden Lock avec ses stands de vêtements fluorescents et ses odeurs de falafel, les accents qui se chevauchaient – cockney gouailleur, bengali chantant, anglais policé des avocats sortant de Gray’s Inn.
Enfin, elles trouvèrent « The Green Alchemy », boutique étroite qui sentait le thé matcha et la cannelle. Derrière le comptoir, un jeune homme barbu, accent de Manchester, leur présenta un sachet comme s’il s’agissait de pierres précieuses.

– Voilà votre chia. Organique, certifié, béni par le soleil péruvien.
– Péruvien ? Parfait. s’exclama Esther. Même les Incas savaient mieux manger que les Européens.
Elles achetèrent trois paquets, serrés contre leurs poitrines comme des rouleaux de Torah.
Le soir, dans l’appartement d’Esther à Golders Green, elles préparèrent une salade improbable : raisins secs marocains, coriandre afghane, betteraves anglaises et, bien sûr, chia londonien. Elles burent du thé à la menthe et éclatèrent de rire à chaque bouchée. Puis, elles se regardèrent en silence, puis éclatèrent de rire encore, parce qu’il n’y avait pas d’autre manière de tenir debout.

Elles auraient pu rester là, dans le confort tiède de l’appartement d’Esther à Golders Green, à rire entre deux gorgées de thé à la menthe et trois bouchées de salade métissée. Mais ce soir-là, l’air sentait trop le renfermé, et la ville, immense, les appelait.
– Mangeons dehors, dit Soraya.
– Où donc ? répliqua Esther.
– Là où l’eau parle, murmura Leïla.
La Tamise s’imposa à leurs esprits comme une évidence. Elles décidèrent, à l’heure où Londres s’endormait, de marcher vers le London Bridge – ou mieux encore, Tower Bridge, l’arche bleue et blanche dressée comme une couronne au-dessus du fleuve.

Leur marche commença dans les rues tranquilles de Golders Green, où les devantures des boulangeries cacher résonnaient encore du parfum de bagels et de jalousies aux graines de pavot. Les lampadaires diffusaient une lumière d’ambre fatigué, et les trottoirs portaient l’empreinte des pas de générations venues d’ailleurs : juifs d’Europe, irlandais des docks, réfugiés du Moyen-Orient. Elles descendirent vers le centre, longeant des façades géorgiennes où chaque fenêtre semblait cligner d’un sommeil différent. Les bus rouges passaient comme des comètes bruyantes, soulevant des vagues d’air tiède, tandis que des taxis noirs glissaient, silhouettes d’ombres, ponctuées de phares jaunes. Esther avançait d’un pas obstiné, canne légère mais inutile, comme si la marche, à cent ans, était devenue un acte de défi contre le temps. Soraya suivait, attentive, solide, et Leïla, entre elles deux, découvrait la ville comme on lit pour la première fois un poème.

À Baker Street, une odeur de brioche et de café les enveloppa. À Oxford Circus, ce furent des effluves de parfums bon marché, mêlés aux relents métalliques du métro qui grondait dessous. Les enseignes clignotaient de mille promesses mensongères, mais elles marchaient, indifférentes, portant leur salade comme une offrande sacrée. Plus elles approchaient du fleuve, plus la ville changeait de ton. À St Paul’s, la cathédrale dressait sa coupole dans la nuit comme un rappel de grandeur inutile. Les pavés luisaient sous la pluie récente, et le vent ramenait des échos de langues diverses : français hésitant des touristes, cantonais pressé des restaurateurs, cockney traînant des passants attardés. Leïla, en silence, observait tout. Pour elle, chaque lumière était une échappatoire, chaque reflet dans les vitrines un fragment de liberté. Enfin, elles atteignirent les berges de la Tamise. La rivière, noire et large, respirait comme un animal ancien. L’eau reflétait par à-coups les lueurs des immeubles et des ponts, brisée par les rides du courant.

Elles longèrent le quai, passant devant les pubs où s’élevait encore le rire éraillé des buveurs tardifs. Des effluves de houblon et de friture montaient jusqu’à elles, mais elles gardaient dans leurs sacs l’odeur plus pure de la coriandre, des raisins secs et du chia. Enfin, Tower Bridge se dressa devant elles. Ses deux tours jumelles, illuminées, semblaient des cathédrales d’acier. Les câbles peints de bleu luisaient comme des cordes tendues vers le ciel, et le tablier suspendu vibrait au passage des voitures. Elles s’assirent au pied du pont, sur un banc de pierre froide, et ouvrirent la salade. Le fleuve coulait à leurs pieds, indifférent et éternel. Elles mangèrent lentement, en silence d’abord, puis en riant de nouveau, car même au bord du monde, il fallait rire.
– J’ai survécu aux empires, dit Esther. Mais c’est ce pont qui m’impressionne : il tient debout malgré les siècles, comme nous.

– Les ponts, répondit Soraya, sont plus sages que les hommes. Ils relient au lieu de séparer.
– Et les graines, ajouta Leïla, sont plus courageuses que les guerriers : elles traversent les frontières en silence et nourrissent les vivants. La Tamise roulait ses eaux noires sous elles, et Londres, derrière, murmurait ses mille histoires. Elles restèrent là, trois femmes reliées par un banc, une salade et une amitié improbable, tandis que le pont, immuable, leur tenait lieu d’éternité.
Elles levèrent la main, et un taxi noir surgit de la nuit londonienne comme une bête familière. La carrosserie luisait encore des averses, et l’intérieur, à peine entrouvert, exhalait une odeur de cuir fatigué, mêlée au parfum discret d’un vieux tabac blond. Le chauffeur, massif, visage creusé par des années de confidences nocturnes, se tourna vers elles et déclara avec un accent traînant : « Je vous préviens, mes dames, ici on roule en musique. Et pas n’importe laquelle. Amy. »
Il appuya sur le bouton, et la voix rauque d’Amy Winehouse envahit l’habitacle. Les basses vibraient, les paroles glissaient sur les vitres embuées, et soudain Londres devint un théâtre d’ombres rythmé par cette voix disparue trop tôt. « Vous l’avez connue ? » demanda Soraya, incrédule. « Bien sûr », répondit-il en fixant la route. « Camden, là où elle a grandi, là où se dresse maintenant sa statue. J’ai bu avec son père, partagé des nuits de confidences. Amy, c’était le cœur même de ce quartier. Chaque pavé résonne encore de ses pas. »

Esther, qui ne connaissait pas Amy, ferma les yeux et écouta, persuadée qu’il s’agissait d’une sorte de cantilène biblique, une lamentation moderne. « Elle était juive au moins ? »
« Bien entendu » soupira le chauffeur. Esther n’y croyait pas trop. Leïla, elle, fredonnait doucement, la voix tremblante mais juste.
À travers les vitres, Londres se déployait en une splendeur nocturne. Westminster, drapé d’or, se reflétait dans la Tamise. Les enseignes de Soho clignotaient comme des prières électriques. Les bus rouges passaient en trombe, comètes bruyantes, tandis que les taxis glissaient dans un ballet d’ombres. Le chauffeur, fidèle, ponctuait la traversée de souvenirs : Camden le soir, les bars enfumés, Amy qui riait trop fort et buvait plus encore, Amy qui chantait pour rien, pour personne, pour tout le monde. Elles arrivèrent ainsi, baignées de musique, jusqu’à Speaker’s Corner. La centenaire, l’Afghane et la Marocaine descendirent du taxi, encore enveloppées de cette voix cassée qui semblait tirer la ville entière vers une mélancolie douce. Là, dans la semi-obscurité, totalement improbable, totalement inattendu, elles retrouvèrent le policier du matin, prêt à les admonester. Mais quand elles lui racontèrent leur odyssée du chia, l’homme éclata de rire. Soraya et Leïla se mirent à chanter, comme ça sans raison, à Speaker’s Corner ce n’est pas complètement insensé. Très vite la foule s’amassa, curieuse de ces quatre silhouettes improbables. Oui le policier chantait aussi. Esther, poussée par l’assemblée et galvanisée par les souvenirs d’Amy qui vibraient encore dans ses oreilles, improvisa une parodie délirante. D’abord, avec son accent yiddish et son hébreu rugueux, elle entonna une sorte de psaume absurde : « Le chia absorbe dix fois son poids en eau, comme la démocratie absorbe dix fois son poids en sottises ! »

La foule explosa de rire. Le policier, plié en deux, lança : « Chantez, madame, chantez ! » Alors Soraya entonna Back to Black et, d’un commun accord, elles remplacèrent les paroles par Back to Chia. Le refrain, repris par la foule hilare, résonna dans la nuit : We only go back to chia… Leïla prit le relais avec Rehab, mais la centenaire, ne connaissant pas les paroles, improvisa des sons gutturaux qui, par miracle, semblaient presque convenir. Soraya, éclatant de rire, traduisit à sa manière : « No, no, no… mais oui, oui, oui, pour le chia ! » Et Speaker’s Corner, ce soir-là, devint un cabaret improvisé. Des inconnus tapaient dans leurs mains, certains filmaient, d’autres pleuraient de rire. Londres, ville de débats et de solitudes, s’unit l’espace d’un instant autour d’une vieille juive centenaire, d’une réfugiée afghane et d’une jeune marocaine sauvée de la violence, chantant ensemble la gloire dérisoire et sublime… d’une graine minuscule.
Eden Levi Campana
2025©eden.levi.campana
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