Christophe Colomb, ce non-marrane qui a « découvert les Amériques »

Une équipe dirigée par le professeur de médecine légale Miguel Lorente de l’Université de Grenade a consacré 22 ans à une enquête scientifique sur les restes de Christophe Colomb. Sa conclusion est que l’explorateur était d’origine espagnole et juive. Les résultats ont été présentés dans un documentaire intitulé « Colón ADN. Su verdadero origen », diffusé sur la chaîne espagnole RTVE. (archives)

En Amérique, Christophe Colomb a été congédié de l’Histoire avec pertes et fracas. Jadis paré de gloire, il n’est plus, dans l’imaginaire contemporain, qu’un négrier enrubanné de mythes, l’avant-garde d’un génocide continental. Ses statues, naguère debout dans les squares de pierre, gisent désormais au sol, décapitées par le vent de la repentance. « Columbus Day » est devenu une gêne, un lapsus national rebaptisé à la hâte. Ce qui est à noter ici n’est pas tant la violence symbolique que le climat : dans un monde où même les bourreaux sont appelés à comparaître, imaginer qu’un « juif génocidaire » pourrait un jour revendiquer quelque legs, même improbable, relève d’une distraction périlleuse. Ce n’est pas à l’ordre du jour, ni même de l’Histoire.

Soyons lucides : chaque fois que l’Espagne esquisse un geste vers ses anciens juifs, une arrière-pensée l’accompagne comme une ombre portée. En 2015, sous les ors d’un pardon tardif, Madrid crut bon d’annoncer la naturalisation des descendants des séfarades chassés en 1492 – au nom de Dieu, de la Croix et du Tribunal du Saint-Office. À première vue, une téchouva historique. Mais derrière l’offrande, le guet-apens. Sur le papier, il suffisait d’en faire la demande. Dans la réalité, les candidats devaient franchir une série d’obstacles kafkaïens : maîtriser le ladino – langue oubliée de leurs arrière-arrière-grands-mères –, produire mille preuves de filiation, se plier à des examens linguistiques et, surtout, débourser près de cinq mille euros pour se voir accorder, peut-être, le privilège d’un passeport ibérique. Moins de quatre mille âmes répondirent à l’appel. Beaucoup flairèrent l’entourloupe. On n’ouvre pas la porte quand le bourreau revient avec un bouquet.

Après le 7 octobre, l’Espagne a changé de costume. Elle a troqué le cilice de l’Inquisition contre les rubans de la diplomatie militante. Elle a reconnu, avec l’Irlande et la Norvège, un État palestinien encore à naître, peut-être à feu et à sang, mais reconnu. Qui, en son âme et conscience, irait désormais s’installer dans un royaume dont la boussole morale semble déréglée ? L’antisémitisme, lui, n’est plus feutré. Il marche à visage découvert. Isaac Benzaquen, président de la Fédération des Communautés juives d’Espagne, a dû récemment dénoncer des scènes d’une brutalité croissante : des militants tentant de forcer une synagogue à Melilla, des activistes occupant la réception d’un hôtel israélien à Barcelone. Le passé revient. Il a changé de langue, non de visage.

Rien de tout cela ne semble troubler Regis Francisco López, réalisateur exalté du très attendu Colón ADN. Su verdadero origen. Il promet, à coups de suspense et de tambours, une révélation mondiale : « Êtes-vous prêt à découvrir le secret le mieux gardé de l’Histoire ? » Soit. Mais que l’on nous épargne le goût frelaté du sensationnalisme. L’heure n’est pas aux mystères byzantins ni aux colifichets identitaires. Nous avons, ici, d’autres conquêtes à mener : ramener nos enfants des tunnels, tenir nos morts, répondre aux fusées, réparer les vivants. Nous n’avons ni le temps ni le goût pour les patatas chaudes de l’ADN révisionniste. Nous avons déjà trop de cendres sur la plancha.

Christophe Colomb était-il juif ?

La question ressurgit, tel un écho obstiné dans les couloirs d’une Histoire qui refuse de se taire. Le professeur José Antonio Lorente et son équipe, armés de pipettes et d’intuitions, prétendent avoir trouvé l’ADN de la vérité. Vingt-deux années de labeur et de pellicule pour accoucher non d’une certitude, mais d’un documentaire – c’est dire si la science avance à pas de cinéma. Les restes présumés de l’amiral, exhumés de la cathédrale de Séville, ont été comparés à ceux de son fils Hernando. Le résultat ? Ni absolution ni révélation, mais l’ombre portée d’un soupçon : et si Colomb, le navigateur des confins, était un marrane – un juif de l’ombre, contraint à la croix mais fidèle à la Torah ? La thèse n’est pas neuve. On la sert tiède à chaque marée identitaire. On invoque ses dates – 1492, année de l’expulsion des Juifs d’Espagne, année aussi de l’appareillage. On y voit une coïncidence – ou une co-naissance. On déchiffre sa signature, faite d’arabesques ésotériques, comme un cryptogramme kabbalistique. On veut y lire un cri silencieux, un « shema Israël » tatoué sous le parchemin.

Et pourtant. Le voyage fut autorisé après six longues années de tractations. L’idée d’un exode stratégique, orchestré par un Golem christique, laisse rêveur. On imagine Colomb, colosse d’argile et de foi clandestine, transportant les séfarades au-delà des mers, loin de l’Inquisition. Fantasme littéraire ou révisionnisme mystique ? Certains voient dans le choix du 3 août 1492 – au lendemain de Tisha Be’Av – une preuve irréfutable de piété cachée. Ne pas lever l’ancre un jour de deuil serait, dit-on, un geste de fidélité religieuse. Ou bien un simple hasard. Ou bien une superstition comme tant d’autres dans le cœur d’un marin. Mais les preuves, les vraies, celles qui résistent à la poésie et à la caméra, manquent à l’appel. L’ADN ne parle pas la langue de Maïmonide. Et tant que le professeur Lorente n’aura pas soumis ses résultats à une revue scientifique à comité de lecture, on restera dans le domaine du conte, pas de la connaissance. Un conte qui flatte certains récits identitaires plus qu’il n’éclaire l’Histoire.

Et puis, au fond, qu’importe ? Qu’il ait été juif, chrétien, goy mystique ou agent double de la Providence, Colomb reste Colomb : un homme du XVe siècle, forgé par ses rêves, ses dogmes, ses angles morts. Un découvreur involontaire, un conquérant au sourire de séraphin, un pionnier qui croyait arriver aux Indes et débarqua dans la tragédie. Le mythe est tenace. Colomb, c’est ce type qui entre chez vous en vous expliquant que vous êtes son hôte. Il ouvre le frigidaire, boit votre lait, et plante son drapeau dans le beurre. Le BDS en ferait un opéra. Les vegans, un argument de foire : « Tu ne peux pas être juif, regarde Colomb… » Comme si l’histoire se jugeait à l’aune des régimes alimentaires. Hitler était végétarien. Et alors ?

La vraie question n’est pas : était-il des nôtres ? mais : faut-il encore en hériter ? Ce héros de manuel, ce saint laïque du Nouveau Monde, ce prophète de l’Occident, mérite-t-il notre mémoire ? À quoi bon chercher ses racines, quand les fruits furent si amers Colomb s’est présenté aux Tainos comme un visiteur. Il fut un visiteur armé. Il vit un peuple doux – ce sont ses mots – et il décida qu’on pouvait en faire des esclaves. Il les baptisa « Indiens » parce qu’il s’était trompé de continent. Une erreur de géographie, suivie d’un massacre. On imagine ce qu’il dirait aujourd’hui en foulant les pierres de Jérusalem. Il verrait un peuple, l’appellerait autrement, ne le comprendrait pas. Mais cette fois, il se heurterait à un mur – non de pierre, mais d’Histoire. Car le peuple qui vit ici, n’est ni docile, ni éteint, ni offert. Il est vivant. Et c’est peut-être là le plus beau naufrage de Colomb : il a cru découvrir des terres, il n’a fait que s’y perdre.

Eden Levi-Campana


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