La galette des rois

Que faisais-je là, fils d’Abraham, né dans la poussière d’un autre exil, avec une bouche encore trop pleine de Haggadah pour croquer dans cette galette aux origines païennes et au destin bien gras ? Quel démon domestique m’avait soufflé de venir jouer les fèves dans cette liturgie d’honorabilité en charpie ? Il m’avait dit (le démon) : « Tu verras, c’est la crème. » Je ne savais pas encore qu’on pouvait baratter de la médiocrité jusqu’à obtention d’un caillé social. Dix-huit ans, deux distinctions ridicules, quelques mentions dans la presse locale, et me voilà invité à ce que les bourgeois locaux appellent une « belle réception ». Une galette des rois, soi-disant traditionnelle, mais surtout prétexte à s’exhiber entre gens qui se ressemblent, c’est-à-dire qui s’enlaidissent à force de s’auto-contempler. L’appartement était précieux, mais malade : moquette fatiguée, meubles hérités d’un siècle en trop, rideaux jaunes de tabac froid. Les murs portaient des dorures, des tableaux prétentieux, encadrés comme des cercueils. Au fond de la pièce, une baie vitrée sans vue, mais avec l’arrogance d’en avoir eu une autrefois.

Ils étaient là. Pas un roi. Juste un troupeau de souverainetés ratées. Le premier que j’ai vu avait la tête d’un vitrail cassé : visage traversé de couperoses, nez captif d’une monture de lunettes trop petite, et cette façon de hausser les épaules comme si chaque mot sortait de sa bouche sous la contrainte d’un code pénal. Il parlait de Platon et du Conseil Général avec la même importance, c’est dire à quel point tout ce qu’il disait sonnait faux. C’était un ancien quelque chose. Ils le sont tous, anciens. Ancien proviseur, ancien doyen, ancien espoir. Jamais rien de présent.

La Fête des rois, de Jacob Jordaens, v. 1640-45 (Kunsthistorisches Museum, Vienne).

À côté, une femme à la mise précautionneuse, cheveux fixés par un aérosol chimique, bouche ourlée au feutre permanent et silhouette de vieille théière trop polie pour encore servir. Elle disait « jeune homme » comme d’autres disent « mouchoir », avec un mépris sec et fonctionnel. On lui prêtait des connaissances en histoire de l’art, mais son salon était tapissé de toiles criardes représentant des ânes en goguette. Elle m’a demandé si j’avais « des projets ». Je lui ai dit que oui, fuir.

Un autre avait l’air d’un notaire dissous dans l’alcool blanc : costume trop sombre, peau trop claire, haleine d’hostie. Il riait trop fort, pour rien, en posant sa main sur les épaules des autres hommes comme on palpe les fesses molles d’une vieille prostituée avant achat. Il m’a appelé « le petit » trois fois, en me tendant une coupe de mousseux comme on lance un sucre à un chien. Son rire, c’était une gifle dans un oreiller.

Plus loin, un évêque vrai celui-ci.  Il lisait des aphorismes en les attribuant à des auteurs morts dont il prononçait mal le nom. Il portait une écharpe en laine d’ambition ratée, parlait en phrases brodées de clauses subordonnées, et s’extasiait sur des galettes précédentes comme d’autres se souviennent de leurs anciennes maitresses. Chaque mot sortait de sa bouche comme une hostie rassis de vanité.

Et puis ces femmes, hideuses. Tressautantes, empesées, les joues gonflées comme si elles tentaient d’avaler leurs regrets. L’une portait un chignon qui menaçait de s’effondrer comme une ruine classée. Une autre portait un manteau de poils trop longs pour être vrais et des opinions trop courtes pour être utiles. Elles se saluaient en s’embrassant au-dessus des épaules, avec ce rire aigu que seules les femmes de pouvoir qui n’en ont plus peuvent émettre.

La galette trônait comme un autel. Trop dorée, trop sucrée, comme tout ce qui cherche à masquer sa propre inutilité. On l’a découpée avec un cérémonial grotesque, les parts attribuées à des noms débités lentement, comme un appel aux morts. Je reçus un bout tiède, gorgé de frangipane triste. Une fève m’attendait. Un faux Napoléon. Ironie. Ici, tous se prennent pour l’Empereur. Aucun n’a conquis quoi que ce soit, sinon le droit de parler longtemps sans être interrompu. Incroyable. On m’a couronné. Couronne en carton doré, posée avec une solennité ridicule sur ma mèche encore rebelle. La haine qui s’ajoute au ridicule. Ils m’ont applaudi comme un trophée, un chiot dressé, une bonne conscience jeune. L’un d’eux a dit que j’étais « prometteur ». Dans sa bouche, cela sonnait comme « remplaçable ». Je regardais ce cercle, non, cette spirale d’infamie, et je voyais la beauté reculer. Il n’y avait là que des corps raides, des mains moites, des regards ternes. Rien ne brillait que les bijoux faux et les dents blanchies au bicarbonate social.

La question se posait encore, plus tiède que la pâtisserie et la truffe de l’hôtesse : « Que venait faire un Juif dans cette résurgence invertébrée des Saturnales, ces réjouissances où Rome, déjà ventrue, faisait de l’esclave un prince pour mieux le renvoyer à ses chaînes ? » Car enfin, la fève est un traquenard, un piège sucré, un leurre ritualisé : on te couronne pour mieux t’ensevelir sous les rires des puissants. Tacite, ce vieux cynique au regard de glacier, l’avait noté sans trembler : le roi d’un jour n’est roi que pour rappeler à tous les autres que personne ne l’est jamais vraiment. La monarchie galettique n’est qu’un artifice de domination. L’esclave rit de pouvoir donner des ordres ; son maître s’esclaffe de l’avoir laissé faire.

Et le lendemain, tout rentre dans l’ordre : la galette est digérée, le bouffon redevient balayeur, le jeune homme couronné retourne à l’invisibilité polie qu’on attend de lui. Ce soir-là, je fus ce Saturnalicius princeps de substitution, parodie d’autorité, promu par l’arbitraire d’une fève enfouie dans de la frangipane morte. ²²²²²Et l’ironie – la vraie, la biblique – c’est qu’on avait convoqué un Juif pour jouer au roi au cœur d’un rite bâti sur les cendres de ses ancêtres. Car pendant que l’on sablait le mousseux tiède (lui aussi) autour du gâteau idolâtre, moi je pensais à Jérémie, à son cri dans les ruines, et je regardais ce monde-là avec la compassion glacée d’un exilé dans Sodome, invité au bal des statues. J’écoutais sans passion, la parole qui circulait comme un poison lent, chacun parlant de ses actions passées comme d’un héritage qu’on ne saurait contester. Ils n’avaient pas vécu : ils s’étaient installés.

Je compris ce jour-là que les cénacles ne sont pas faits pour les vivants. Ce sont des chambres froides où l’on conserve les illusions entre deux saluts. Ce sont des clubs où l’on vient enterrer ce qu’on croit être une reconnaissance. Il n’y a rien de plus sinistre que l’autosatisfaction en bande organisée. Je suis reparti sans dire au revoir. J’ai descendu les quatre étages sans me retourner. Et j’ai juré de ne jamais faire partie d’un monde qui se trouve encore beau, alors qu’il est déjà oublié. Depuis, je ne mange plus de galette. Je ne serre plus les mains tièdes. Et je préfère les discrets aux élus. Parce qu’il n’y a pas de roi, pas de fève, pas de couronne qui vaille une miette de liberté.

Eden Levi Campana


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