Ils n’en ont pas fait assez

Ils n’en ont pas fait assez. C’est ce qu’on leur a reproché, dès le 8 octobre au matin, au réveil des flammes, au vacarme des larmes. Ils n’en ont pas fait assez, ces artistes juifs ou israéliens, devenus en un souffle les cibles mouvantes d’un ressentiment inextinguible. On les attendait, les mains tendues, les poitrines ouvertes, les cœurs tremblants d’un peuple en fragments. On voulait des voix, des présences, des cris, du réconfort, de la beauté comme une armure. Ils n’en ont pas fait assez, entendait-on de Paris à New York, de Londres à Tel-Aviv. Et pourtant. Comment ne pas les comprendre ?

Jonny Greenwood et Dudu Tassa, duo de musique métisse, furent crucifiés par les justiciers du boycottage culturel : à Londres, à Bristol, leurs concerts furent rayés du réel. Skazi, alias Asher Swissa, banni de Tomorrowland. Matisyahu, aux États-Unis, perdait scène après scène pour avoir eu le malheur de soutenir Israël, comme on soutient un frère blessé. Ishay Ribo fut hué à Cambridge ; Linet Manashe, elle, fut effacée d’Istanbul. Et Enrico Macias, connut la morsure de l’UJFP, cette inquisition d’un nouveau genre. Amir Haddad, né en France qui a fait l’armée en Israël – cela suffisait pour que d’autres artistes le bannissent des Francofolies de Spa. Amir,… sérieusement ? Plus consensuel ça n’existe pas.

« Ils n’en ont pas fait assez » on dit certains. Mais savent-ils seulement ce qu’un artiste met en jeu ? Des difficultés pour vivre de son art ? La création c’est 24h/24h 365 jours/an (même les années non bissextiles). Les concessions, les décennies de labeur, les scènes arrachées à l’oubli, les combats intimes, les nuits sans sommeil. Ces artistes-là, ne sont pas de simples artistes, ils sont juifs. Ce n’est pas simple. Beaucoup d’entre eux ont vu naître la première intifada, puis la seconde. Ils ont grandi dans l’ombre des sirènes, dans la poussière des attentats, dans le refus d’être réduits à une identité. Après tout, ce sont avant tout des artistes, des saltimbanques, des poètes de l’existence.

Et voici que le 7 octobre, l’histoire s’est fracassée à nouveau : la plus grande attaque contre des Juifs depuis la Shoah, l’effroi pur, le massacre à visage découvert. Le lendemain, les projecteurs se tournaient vers eux, exigeant des mots, exigeant des gestes. Et si certains ont tremblé, si d’autres se sont tus, qui pourrait, vraiment, leur jeter la pierre ? Oui, il y a eu ceux de la première heure (*) mais même là on nous dira : « ils n’en ont pas fait assez ». Et pourtant. Gal Gadot, haïe pour son simple nom. À Londres, le tournage de Snow White fut paralysé. Sa cérémonie du Walk of Fame ? Entachée de cris. Quant au personnage de Sabra, incarné par Shira Haas, il fut effacé de Captain America — la fiction elle-même n’a plus le droit d’être israélienne. Yohay Sponder, humoriste, vit son spectacle déplacé dans un lieu secret. Rachel Creeger et Philip Simon, eux, furent expulsés du Fringe d’Édimbourg pour avoir eu, comme seul tort, d’être juifs. Marie s’infiltre, en France, fut insultée dans la rue, comme au temps des haines anciennes. Batsheva, perle de la danse contemporaine, vit ses tournées contestées, ses cours annulés à Montréal, sa méthode « Gaga » censurée. L’art, même muet, devenait coupable.

Ils n’en ont pas fait assez, répètent encore certains. Mais Ruth Patir à la Biennale de Venise a dû fermer son pavillon. Zoya Cherkassky‑Nnadi a vu son exposition interrompue à New York. Nina Sanadze a subi le doxxing, l’ostracisme, la violence numérique. Et que dire des auteurs, Talia Carner, Lisa Barr, Brett Gelman, dont les œuvres furent attaquées, les événements annulés, leurs noms salis ? Que dire de James Bridle, prix retiré pour une signature ? Que dire de Shai Davidai, suspendu, menacé, pour avoir osé dire que les étudiants juifs aussi méritent de vivre en paix ? Et Yuval Raphael, survivante du festival Nova, montée sur la scène de l’Eurovision à Bâle, dut affronter des jets de peinture, des assauts, des cris, des menaces. Quelle autre chanteuse, venue d’un pays en guerre, aurait subi cela sans déclencher l’indignation universelle ?

Ils n’en ont pas fait assez, c’est vrai. Nous aurions voulu davantage. Nous aurions voulu leurs bras, leurs voix, leurs mots, leurs cris, leurs silences même, si seulement ils nous avaient regardés. Nous étions des millions, dans l’effroi, dans la solitude. Et eux, si visibles, si aimés, se sont parfois tus. Nous leur en avons voulu, oui. Mais comment ne pas les comprendre ? Quand le monde se ligue pour faire de votre art une arme, de votre nom un stigmate, de votre accent une faute, de votre histoire une nuisance — comment ne pas céder au silence ? Comment continuer à créer, à danser, à parler, quand chaque note devient cible, chaque image devient haine, chaque présence devient crime ?

Ils n’en ont pas fait assez. Mais en avons-nous fait assez pour eux ? Aujourd’hui, c’est eux qui ont besoin de nous. Pas seulement d’un tweet ou d’un drapeau. Ils ont besoin de notre fidélité, de notre courage, de notre mémoire. De notre voix, quand la leur est brisée. De notre solidarité, quand la leur fut parfois incertaine. Ils ont besoin de savoir qu’ils ne sont pas seuls dans l’arène, que leurs noms ne seront pas rayés, que leur art ne sera pas souillé. Ils n’en ont pas fait assez. Mais qui, vraiment, en a fait assez ? Nous ?

Eden Levi Campana

(*) Liste non exhaustive d’artistes qui ont condamné explicitement les attaques au lendemain du 7 octobre 2023 : Yvan Attal, Arthur, Steve Suissa, Alexandre Arcady, Shirel, Shira Haas, Natalie Portman, Philippe Lelouch, Gérard Darmon, Jeane Manson, Gal Gadot, Michael Rapaport, Amy Schumer, Anna Zak, Ari Folman, Asaf Avidan, Assaf Amdursky, Aviv Geffen, Bar Refaeli, Ben Shapiro, Brett Gelman, Dana Berger, David Grossman, Patrick Bruel, David Kambouchner, Debra Messing, Eden Ben Zaken, Eden Golan, Fania Oz-Salzberger, Gad Elbaz, Gal Uchovsky, Gideon Raff, Gil Matarasso, Guy Zu-Aretz, Hanoch Tzarfati, Idan Raichel, Inbal Pezaro, Itay Levy, Itay Tiran, Ivri Lider, Jerry Seinfeld, Joseph Cedar, Raphaël Enthoven, Josée Dayan, Keren Peles, Lior Raz, Maor Levi, Mayim Bialik, Michael Aloni, Michal Glikman, Michel Boujenah, Mikhael Nabet, Miri Mesika, Nasrin Kadri, Noa Kirel, Noa Tishby, Noga Erez, Omer Adam, Omer Hazan, Orna Banai, Raphaël Glucksmann, Raphaël Yadan, Richard Berry, Ron Leshem, Rotem Sela, Sacha Baron Cohen, Sarah Silverman, Shlomit Tal, Tal Friedman, Tal Rozen, Tomer Capone, Tzachi Halevy, Yael Bar Zohar, Yehonatan Geffen, Yehuda Poliker, Yizhar Ashdot, Yoni Rechter, Yuval Dayan, Yvan Cassar, Élie Chouraqui,… et tant d’autres que nous remercions


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