Nombre d’observateurs pensent aujourd’hui qu’il faut cesser d’inverser les ombres et les flambeaux : si la guerre est permanente, ce n’est pas qu’elle est utile, c’est qu’elle est perçue comme nécessaire. Si le chaos est multipolaire, ce n’est pas pour masquer un agenda judiciaire — c’est que le Proche-Orient est un échiquier dont les pièces sont piégées. Le procès du Premier ministre est long, tentaculaire, judiciaire. Il avance au rythme des siècles juridiques, non des secondes médiatiques. Il y a peu à gagner à le faire traîner – et tout à perdre à abandonner les fronts. Son calendrier n’est pas judiciaire : il est existentiel.
Le cœur du monde bat là où il y a quelque chose à pomper, extraire, acheminer. Nul ne se bat pour une idée pure, sinon dans les discours de fin de sommet. La preuve ? Il suffit de regarder là où le concert des Nations ne joue pas sa partition sur les airs des violons. Là où le sang coule sans caméras, sans coalitions, sans colères feintes des chancelleries. La Centrafrique, où les milices festoient dans les ruines. Le Soudan du Sud, où les enfants se battent avant de savoir lire. Le Cameroun, le Mozambique, le Sahel : leur silence crie plus fort que mille éditoriaux. C’est que là-bas, le pétrole est inaccessible, le gaz et l’or incertains, les routes inexistantes. Le sang y est rouge comme la terre, mais le sol n’est pas assez bleu. Alors le monde regarde ailleurs.

Il ne suffit donc pas de souffrir pour attirer l’attention du monde. Il faut souffrir au bon endroit et ne pas être juif. Il faut, pour que l’on s’indigne, que la douleur coïncide avec une ligne de flux, un couloir de transit, une nappe de méthane. On ne se bat pas pour les peuples – on se bat pour les perspectives. Le droit n’intervient que s’il épouse les intérêts. Sinon, il somnole.
Et voilà Gaza, soudain, devenue le nœud gordien des diplomaties, le point de friction des résolutions et des mantras humanitaires. Mais depuis quand un lopin de terre de 360 km² provoque-t-il un tel séisme diplomatique, à lui seul ? Depuis quand un territoire minuscule mérite-t-il un Conseil de sécurité par semaine, des envoyés spéciaux par dizaine, des plans de paix en cascade ?
La réponse tient en un mot, souterrain comme le gisement qu’il désigne : Gaza Marine. Trente milliards de mètres cubes de gaz naturel — et l’odeur de quatre milliards de dollars en réserve. Ce n’est pas un fantasme : c’est une faille géoénergétique. Un eldorado sous-marin qui n’appartient à personne, mais que tout le monde lorgne. Trop risqué pour être exploité, trop précieux pour être ignoré. Et si la reconnaissance d’un État palestinien devait un jour arriver, ce ne serait pas par compassion – mais par contractualisation. Le gaz ne se brûle pas tout seul : il lui faut des accords. Et pour signer des accords, il faut des entités reconnues. Voilà le secret : il ne s’agit pas de sauver Gaza, mais de sauver Gaza Marine.

Les nations, on le sait, ne pleurent que quand le baril est vide. Elles ne s’émeuvent que quand l’émotion coïncide avec la spéculation. Que le Sahel brûle ou que le Myanmar s’enlise dans la répression, cela n’émeut que les cartographes du désastre. Mais qu’un puits de gaz soit à portée de main sans pouvoir être foré, et c’est tout l’ordre mondial qui s’affole. Les ingérences ne tombent jamais du ciel. Elles ont la précision d’un compas, la mémoire des pipelines, la sagesse des GPS. On n’intervient pas par amour du prochain, mais par projection du prochain contrat. Et ceux qui exigent d’Israël des génuflexions humanitaires sont souvent ceux-là mêmes qui, dans l’ombre, dessinent les contours d’un futur partage des parts. Non pour la paix, mais pour les profits.
Alors que reste-t-il à faire, quand le monde regarde Gaza avec la ferveur d’un croyant et l’appétit d’un actionnaire ? Au bout du compte, ce n’est pas Gaza qui intéresse – c’est ce qu’elle cache. Ce n’est pas la paix que l’on désire – c’est ce qu’elle rend possible. Et ce n’est pas Israël que l’on devrait accuser – mais l’oubli, méthodique et géographique, dans lequel on laisse mourir tous les damnés de la Terre, ceux qui n’ont que leur sang à offrir.
Eden Levi Campana
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