À l’heure où le modèle français semble s’essouffler dans les limbes de ses propres incantations, une étude de l’agence suisse AGEFI, froide en apparence, offre un miroir implacable : celui d’une nation en résilience, Israël, face à une autre en errance, la France. Non que les chiffres — revenus, chômage, dette — soient seuls juges de la vitalité d’un pays ; mais leur agencement dessine ici le récit d’un basculement. Car derrière la comptabilité se loge une philosophie, une vision du monde. Et à cet égard, l’étude de l’AGEFI, éclairée par l’analyse du bonheur publiée sous l’égide de l’ONU, ne dit pas seulement qui gagne. Elle dit qui croit encore.
Israël, en ce début de XXIe siècle, ne se contente pas de survivre : il performe, il invente, il anticipe. Il le fait dans un chaos permanent, entouré d’États hostiles, sous menace constante, mais avec une énergie vitale que la France semble avoir troquée contre la stabilité de l’indécision. Le modèle israélien n’est pas parfait, mais il est vivant. Et c’est là tout l’enjeu. Il n’oppose pas action et réflexion, mais les noue dans un même souffle existentiel. Naassé venishma — nous ferons, puis nous comprendrons — disent les Hébreux dans l’Exode. Ce précepte, d’apparence paradoxale, irrigue toute la logique israélienne : l’acte précède le commentaire, la prise de risque précède le consensus, le réel précède le récit. « Nous accomplirons d’abord, et le sens viendra ensuite. ». Telle est l’une des pierres angulaires de l’agir hébraïque : poser l’acte avant d’en épuiser le sens. Non dans la précipitation, mais pour ne pas se laisser figer par l’exigence d’une clarté absolue. Cette posture épouse une forme de lucidité intérieure : il faut parfois se mettre en marche avant que la lumière ne se fasse pleinement, avancer dans l’inaccompli avec confiance, avec foi, et comprendre en chemin ce que seul l’élan pouvait révéler.
La France, elle, inverse le rapport. Elle théorise avant d’agir, ergote avant d’oser, codifie avant de créer. Sa diplomatie, conçue comme une élégance de salon, ignore que dans certaines régions du monde, chaque mot est une flèche et chaque hésitation un renoncement. Emmanuel Macron, stratège solitaire sur son échiquier désincarné, s’exprime comme s’il participait à un symposium de haute tenue — pendant que les peuples, eux, meurent, choisissent, résistent. Le 7 octobre n’a pas simplement modifié le rapport de force au Moyen-Orient : il a révélé le gouffre entre ceux qui parlent et ceux qui font. La France reste dans le commentaire ; Israël, dans le combat.
La diplomatie française, par son attachement aveugle à des paradigmes obsolètes — le processus d’Oslo, la fiction symétrique des « deux parties », la foi païenne dans le droit international sans bras — illustre une pathologie de la pensée hexagonale : croire que les concepts valent action. Or, comme le montre l’étude suisse, les nations qui prospèrent ne sont pas celles qui discourent le mieux, mais celles qui décident, adaptent, innovent. La France accumule les comités, les rapports, les moratoires. Israël, lui, transforme un garage en laboratoire spatial, un traumatisme en protocole, une menace en invention. Mais ce n’est pas qu’affaire de technologie. Ce qui fait la force d’Israël, c’est sa capacité à relier efficacité et éthique, urgence et mémoire, innovation et fidélité. Il ne s’agit pas d’une efficacité brutale, productiviste, néolibérale. C’est une efficacité nourrie par le tikoun olam, le désir de réparer le monde. Même l’armée, lieu par excellence de la contrainte, est traversée par le questionnement moral. La vitesse y est messianique, la décision y est nourrie d’histoire. Ce qui se joue, ce n’est pas la performance, c’est la survie – et dans cette survie, la transmission. À l’inverse, la France semble prisonnière de son confort. Elle a troqué la ferveur pour l’assurance, la volonté pour la norme, l’espérance pour la précaution. L’État, hypertrophié, ne stimule plus ; il amortit. Il ne propulse plus ; il compense. Chaque réforme y devient un psychodrame. Chaque mot un piège. L’action y est suspecte, le risque y est péché. La France n’est pas morte, mais elle dort. Et dans ce sommeil, les autres avancent.

Israël, dit encore l’étude suisse, est un pays jeune — dans ses âges, mais surtout dans son élan. La natalité y est une affirmation du futur. Là où l’Europe vieillit à reculons, Israël enfante à contre-vent. Ce n’est pas une donnée biologique, mais un acte philosophique : croire encore que demain peut être plus vaste qu’hier. Même le bonheur y échappe aux critères classiques : il se loge non dans le confort, mais dans le lien. Ce que l’ONU nomme « soutien social », « générosité », « liberté de choix », Israël l’exprime dans le tissu serré d’une société active, traversée de traditions, de fêtes, d’engagements civils et d’un débat perpétuel. C’est un pays en parole, pas un pays bavard.
Et c’est sans doute là que réside la leçon la plus décisive : une nation ne se mesure pas à sa surface, à son stock ou à sa stature historique. Elle se mesure à ce qui l’anime. La France regarde son passé comme un patrimoine. Israël regarde le sien comme un tremplin. La France rêve d’un modèle ; Israël vit d’une mission.
Ainsi, ce que révèle l’étude suisse, bien au-delà de ses tableaux chiffrés, c’est la défaite d’un récit national figé face à la force d’un récit en mouvement. La France attend que les conditions soient réunies ; Israël crée les conditions. La première cultive la précaution ; le second, la présence. L’une décrit ; l’autre décide. Il ne s’agit pas d’importer le modèle israélien, ni de le sanctuariser. Mais de comprendre pourquoi, en 2024, un pays sans pétrole, sans paix, sans arrière-monde impérial, parvient à surpasser une puissance millénaire. La réponse est simple et vertigineuse : parce qu’il croit encore que tout peut recommencer. Et peut-être, est-ce cela, au fond, que la France a perdu : non pas ses moyens, mais le goût du (re)commencement, comme miroir de la vie.
Eden Levi Campana
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