Le Juif, l’indésirable du récit

Sur le pont d’Avignon, on y danse tous en rond, dit la chanson. Et cette ronde, autrefois, avait des allures de sabbat sacré : acteurs, auteurs, exilés, clochards célestes et dieux de la scène se mêlaient dans un vertige commun, portés par l’urgence de dire, de douter, de déranger. Avignon n’était pas un festival : c’était une convocation. Avignon n’a pas vacillé. Il a capitulé. Devant les caméras, les drapeaux, les trémolos. Il n’a pas offert sa scène à la douleur du Monde, mais à sa version la plus sélective, la plus doctrinale. L’art, pourtant né du conflit des vérités, a ici ployé l’échine devant un récit unique, brandi comme une sentence.
Avignon, ce nom se prononçait autrefois avec le respect qu’on accorde aux citadelles du sacré, comme une voyelle suspendue entre les lèvres du monde. Il ne désignait pas seulement une ville, mais un état de l’âme, un miracle d’art vivant, une arche éphémère dressée au cœur de juillet où les peuples, les langues, les blessures et les fièvres venaient brûler ensemble sous le ciel provençal.

Dans la Cour d’honneur, on n’assistait pas à des spectacles, on communiait. Grotowski y lisait dans les silences des comédiens l’écho d’un monde possible. Chéreau y traçait des lignes de feu entre le corps et le texte. Mnouchkine y ouvrait le théâtre aux exilés et aux spectres, Bob Wilson transformait le vide en musique. On entrait à Avignon comme on entrerait dans un poème : pieds nus, l’âme tendue. Mais cette année, le vers s’est rompu. Non pas sous le poids de l’émotion, mais sous celui de la paresse idéologique. La scène s’est refermée sur un récit unique, pétrifié, doctrinaire. L’unisson y a remplacé la dissonance, le slogan s’est substitué au chant, la pancarte à la parole. Plus personne ne cherche, on accuse. On ne doute plus, on désigne.

À Avignon, on n’éclaire plus les ombres : on les trie. On a donné le micro non à ceux qui interrogent, mais à ceux qui assènent. Le 7 octobre, événement tragique et fondateur de notre siècle, n’a pas même eu l’honneur d’un silence digne. Il fut biffé, nié, rendu illisible. Les enfants égorgés, les femmes violées, les familles calcinées n’ont pas eu droit de cité. Leurs cris sont devenus parasites dans la fresque idéologique déroulée sur les murs de la cité des Papes.

Le théâtre, cet art de la complexité, a été trahi par ceux qui prétendaient le servir. Il s’est laissé séduire par la tentation du binaire. Il a applaudi la rage sélective, encensé le faux prophétisme, offert sa scène à ceux qui, derrière les habits de la souffrance, distribuaient indulgences et damnations comme au temps des tribunaux. Il n’était plus question de mettre en lumière les tragédies du monde, mais de les trier selon leur utilité politique.

Et le Juif, une fois encore, fut le reste : le trop, le de trop, l’invisible, le gêneur. Alors oui, on a tué Avignon. Lentement, sans effraction, mais avec méthode. On a remplacé la grandeur par le confort, la quête par la cause, le sublime par l’indignation calibrée. Que reste-t-il ? Des pierres, sans doute. Mais les pierres, elles aussi, ont une mémoire. Elles se souviennent de Vilar, de Casarès, de Jean Genet sous les platanes. Elles savent ce qu’est un théâtre qui pense, qui tremble, qui ne choisit pas entre les morts. Elles savent que ce qui s’est joué cet été n’était pas une pièce, mais une abdication.

Sur le pont d’Avignon, on y danse plus vraiment en rond – et pendant que tourne la farandole, les justes tombent en silence. Avignon, en renonçant à la complexité, à l’altérité, à l’intranquillité du juste, a profané son propre autel. Que l’on ne vienne plus parler de culture vivante quand on piétine les morts. Que l’on ne parle plus d’universalisme quand le Juif devient, une fois de plus, l’indésirable du récit,… même à Avignon !

Eden Levi Campana


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