Un autre été à Paris – nouvelle – Eden Levi Campana

On croyait Mo mort. Ou pire : oublié. C’est pourtant dans la lumière malade d’un matin de juin, à Belleville, qu’il ouvrit les yeux. Pas tant pour vivre que pour continuer de s’éteindre. La ville suintait d’ennui tiède. Paris n’était plus cette amante fébrile des années soixante-dix, mais une veuve digitalisée, où même les pigeons semblaient algorithmiques.

Mo, autrefois « Mo le Magnifique », « Mo l’étoile à Woodstock », « Mo l’enfant terrible du Madison Square Garden », lui qui avait mis le feu à Broadway, sur les planches et en dehors, ce qui lui avait valu une interdiction de se produire en Amérique et allait provoquer sa chute. Lui traînait désormais ses guêtres trouées entre les souvenirs éteints et les soupirs de l’escalier. Il n’écrivait plus. Il ne chantait plus. Il murmurait parfois, à voix basse, des psaumes sans D-ieu.

Le studio où il vivait avait l’odeur du tabac et d’un cercueil entrouvert. Un harmonium éventré trônait comme une idole morte. Sur les murs, des vinyles gondolés, jaquettes défraîchies de chefs-d’œuvre oubliés : Shir Moishe, Yiddish Highway, Minhag Blues. La gloire ? Un pli dans la poussière.

C’est Ava Lane qui ramena le bruit dans sa vie. Ava, l’Américaine, l’impériale, la déesse des gospels écorchés, celle qui chantait comme on prie et pleurait comme on guérit. Elle, que le monde avait crue disparue avant qu’un algorithme capricieux ne ressuscite son “Go Down Moses” au sommet des plateformes, entre un rap misogyne et une pub pour déodorant.

Elle revint à Paris pour tourner un documentaire, un de ces films confessionnels où l’on parle à demi-mot, la voix brisée par le montage. On lui imposa, comme punition ou comme miracle, de participer à une émission de télé-réalité réunissant les fantômes d’antan, les voix perdues, les gueules d’hier.

Et c’est là que Mo surgit. Sans prévenir. Sans fard. Ils s’étaient rencontrés dans la boue blanche de Woodstock, quand les guitares pleuraient plus haut que les avions. Lui portait en lui Jérusalem en exil ; elle, Bethléem en robe de soie. Ils s’étaient ensuite aimés au bord d’un été – Paris, 1972. Elle, volatile et mystique. Lui, tragique et au bord du gouffre.

Leur amour, comme un feu de Bengale : fulgurant, toxique, nécessaire. Ils avaient dansé au bord des dogmes, embrassé leurs contradictions dans des lits trop étroits. Et pourtant, c’est une question, unique et abyssale, qui les avait désunis : D-ieu. Ava croyait. Mo doutait. Ava priait. Mo taisait. Ava chantait pour sauver. Mo chantait pour ne pas hurler.

Devant les caméras, cinquante ans plus tard, ce n’est pas un sourire qui les réunissait, mais un silence. Long. Irréductible. Le silence des choses qu’on n’a jamais osé pardonner. Ils chantèrent. Par contrat d’abord. Par mémoire ensuite. Par besoin enfin. « Hallelujah », « Diamonds and Rust », « Hotel California », « Un violon sur le toit », les titres s’enchaînaient comme des invocations païennes. Ava, grandiose, inondait le plateau de « Sometimes I Feel Like a Motherless Child », portée par cette grâce rauque qui fait se lever les morts. Mo, lui, restait en retrait. Il regardait les spots comme on scrute un incendie. Il chantait à peine. Mais dans le murmure, il y avait du feu.

Un jour, dans les archives d’un technicien paresseux, une bande oubliée ressurgit. C’était une chanson écrite à la main, une nuit de juillet 72. Deux accords mineurs. Une voix grave, une voix de miel. « Un été à Paris ». Le titre fit l’effet d’un séisme. Un jeune DJ israélo-brooklyno-bastiais en fit un remix yiddish-EDM. Les plateformes s’enflammèrent. Mo devint tendance. Non pas pour ce qu’il était, mais pour ce qu’il représentait : l’éternel retour du vrai. Alors quelque chose changea. Lentement. Dans la voix de Mo, un tremblement. Dans ses yeux, un éclat. Il se remit à écrire. Un vers. Puis un autre. Il traça sur ses partitions l’ombre d’un aleph. Il n’était pas croyant. Mais il commença à croire en la possibilité de croire. Ava et lui remontèrent sur scène. Le Châtelet les accueillit, ivre de nostalgie. Ce fut plus qu’un concert. Ce fut une liturgie profane, un baiser entre deux abîmes. La dernière chanson, « Un été à Paris », scella l’instant. Ava pleurait. Mo chantait. Ensemble. Non pas réconciliés, mais enfin dissonants dans une harmonie plus vaste. On dit que cet été-là fût le plus chaud depuis cinquante ans. On dit aussi qu’on revit Mo, un matin, un carnet qu’il serrait du bout des doigts, près de la Seine. Il tenait la main d’Ava et ils marchaient, le pas léger. Et lorsque le vent se leva, Mo sourit. Certains jurent qu’il murmurait un psaume. D’autres disent que c’était simplement le vent. Mais tous se souviennent : cet été-là, Paris redevint promesse.

Eden Levi Campana

2025©eden.levi.campana


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