Ramallah réclame les oreilles et la queue

Ah, l’Espagne. Ce pays où l’on peut être toréador le matin, nudiste catholique l’après-midi, et roi en exil le soir. Où les saints saignent à la télévision, où les communistes votent monarchiste quand ça les arrange, et où l’on fait pénitence en cagoule noire à Pâques avant d’aller danser la Macarena en maillot fluo. Un pays de passions et de contradictions, tellement exotiques qu’on se demande parfois si tout cela ne sort pas d’un roman de Cervantès sous LSD. L’Espagne, ce pays au cœur si vaste qu’il reconnaît tout le monde sauf lui-même. Le 28 mai, la patrie de Cervantes et des tapas à 22 heures, a levé les bras au ciel et proclamé, avec toute la solennité d’un opéra andalou : « Nous reconnaissons l’État de Palestine. » Tonnerre d’applaudissements dans les travées progressistes, émotion chez les éditorialistes, tremblements de menton chez les humanistes. Enfin, un État européen qui dit stop. Enfin, un peu de dignité. Enfin, un geste. Un symbole. Un hashtag. Et puis… plus rien. Car évidemment, il ne s’agissait que d’un effet d’annonce. Une ambassade en Palestine ? Non, non. On ne va quand même pas aller jusqu’à s’installer à Ramallah. Un symbole, c’est bien. Une tente Quechua sur une colline palestinienne, c’est trop demander. Aucun diplomate n’a levé le petit doigt. Aucun volontaire, sauf pour une visite de l’usine Coca-Cola. Aucun volontaire, pas un, même pas un, qui serait diplomate et toréador. Pourtant toréador… il n’y a pas plus idiot sur la planète). Petite digression pour la tauromachie. Ce ballet sanglant élevé au rang de culture, où l’on acclame un homme en collants dorés qui plante des piques dans un être vivant – au nom de la beauté du geste. On tue avec style, on souffre avec panache, on justifie avec lyrisme. Et le lendemain, on s’indigne sur les réseaux sociaux de la cruauté envers les chiens errants. Olé la logique. C’est du spécisme, dirait Aymeric Carton.

Installer une ambassade à Ramallah, la bonne blague. « Conditions de sécurité », dit-on. « Niveau de vie », chuchote-t-on. Autrement dit les envolées lyriques, d’accord. Mais pour le camping-car diplomatique, on repassera. Ils sont donc restés à Jérusalem-Est. Bien à l’aise. Les valises bien posées. Pas de wifi aléatoire, pas de corvée d’eau, pas d’alarme nocturne. Heu pardon, oui alarmes nocturnes mais il y a la technologie israélienne pour la sécurité. Du coup, on condamne, mais en pantoufles. On désarme, mais depuis le balcon. L’Espagne, c’est ce pays où l’on peut scander « ¡No pasarán! » tout en organisant une procession pour Franco dans le même village. Où l’on brûle des poupées géantes pour conjurer les démons, sans remarquer qu’ils sont déjà au gouvernement. Ce gouvernement, si prompt à convoquer l’Histoire pour se donner des airs d’héritier de la morale universelle, qui oublie parfois de balayer devant son cloître. Ce gouvernement prêt à octroyer la nationalité espagnole aux Juifs sépharades. Par repentance post-Inquisition. L’épisode est embarrassant. On le cache derrière les rideaux en dentelle du patrimoine national. On tente de le racheter à coup de lois mémorielles et de passeports offerts aux descendants de ceux qu’on a autrefois brûlés. Quelle fumisterie. Combien de Juifs aujourd’hui rêvent de troquer leur passeport contre une carte d’identité madrilène, juste après un discours de Pedro Sánchez sur le « génocide à Gaza » qu’il a fantasmé entre deux siestes ? Combien, vraiment ? Disons-le franchement : personne n’en veut, de leur nationalité. Même pas les Espagnols.

Leur diplomatie c’est une tragédie en cinq actes, jouée par des figurants qui refusent de monter sur scène. On parle fort, on frappe du poing sur la table du Conseil de l’Europe, on exige l’exclusion d’Israël de l’Eurovision, cette tragédie annuelle. Il faut dire que tout ici est affaire de rituel, de fête, de grandeur passée et de présent approximatif. On célèbre l’honneur des Tercios tout en dansant sur du reggaeton, on vit dans un royaume mais avec des régions en pleine crise identitaire, on rêve d’empire mais on vote Podemos. On applaudit Mahmoud Abbas, on acclame la CPI, on interrompt les contrats d’armement, on se regarde dans le miroir de l’Histoire avec les yeux mouillés de compassion. Mais Ramallah ? Non merci. Trop poussiéreux. Trop risqué. Pas assez d’étoiles sur Tripadvisor. Au fond, la politique étrangère espagnole tient du théâtre de boulevard : grandes portes qui claquent, quiproquos permanents, personnages qui déclarent la guerre à table mais n’iront pas dîner chez l’ennemi. Ils sont partout et nulle part, avec cette capacité unique à dire tout et son contraire, dans un espagnol impeccable. Et toujours avec panache. Alors on les regarde faire de la Palestine un slogan de meeting, un badge à la boutonnière, un tweet compassionnel. Mais dès qu’il s’agit de passer de la prose à l’habitacle diplomatique, silence radio. L’État de Palestine est reconnu, mais comme un mirage : on l’applaudit de loin, en espadrilles.

Et Israël, pendant ce temps, reste la seule Démocratie de la région, vilipendée pour exister, accusée de tous les maux. L’Espagne, elle, a préféré la grandiloquence prudente, la morale sans effort, la protestation sans présence. Elle a reconnu l’État de Palestine comme on reconnaît un amour de vacances : avec émotion, avec emphase, et surtout… avec un billet retour bien réservé. Mais au fond, c’est peut-être cela, la vraie tradition espagnole : vivre à contresens, danser au bord du gouffre, et brandir des oreilles et une queue. Ah oui, pour toute conclusion je reviens à la tauromachie. Je méprise le toréador. Il croit créer de la beauté, il orchestre une boucherie. Il se pense demi-dieu, il n’est que demi-homme, l’autre moitié étant constituée de vanité pure, de fard épais et de soie brodée. Pendant qu’il agite son scalp bovin sous les hourras, le public, lui, se régale. Une foule extatique, suintante de vin tiède, qui pense assister à un rituel ancestral quand elle mate juste un charlot déguisé en nappe de pique-nique. Vous vous demandez si je parle toujours du gouvernement espagnol en évoquant les oreilles et la queue. Et quoi d’autre ? Ramallah ? Foutaise. Ramallah réclame autre chose, de vivre par exemple, loin du terrorisme du HamaSS, son bourreau depuis 2005. Et nous ? Nous regardons en direction de l’Europe, nous observons la France et nous murmurons : « Les oreilles et la queue ? A qui le tour ? » Olé.

Eden Levi Campana


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