La danse, une exégèse du silence, un lien avec le divin

Sous les pavés du Talmud, parfois, un frémissement. Un tremblement discret de la lettre, comme si le verbe, à force d’être énoncé, cherchait à se mouvoir. C’est que le judaïsme ne se pense pas seulement en syllabes ; il s’éprouve en gestes, se grave dans la chair. Il faut imaginer le corps comme un Sefer enroulé, dont les tendons sont les lignes, les articulations les accents, et la nuque, le rouleau du début. Le mouvement ne survient pas après la pensée, il en est l’encre. La danse, ainsi, ne relève pas de l’esthétique, mais du sacré ; elle est la mémoire du souffle avant le mot, du rythme avant la Loi. Lorsque Myriam, sœur du silence et du souffle, saisit le tambourin au bord de la mer fendue, elle ne célèbre pas une victoire militaire. Elle sanctifie un passage. Le verbe biblique est équivoque : vatétsé kol hanashim a’haréha bem’holot – elles sortent avec des danses circulaires. Bem’holot : non pas une procession, mais une spirale, un retour à l’origine, un giratoire de l’âme. Le texte ne dit pas qu’elles chantent d’abord ; il dit qu’elles dansent. L’élévation n’est pas consécutive au miracle, elle en est l’expression incarnée. Il faut, pour comprendre cela, désapprendre l’occidentalisation du corps. Le judaïsme antique, comme ses textes, se lit à rebours. On ne pénètre pas dans le Temple, on en sort. On ne gravit pas, on descend. Il n’est donc pas étonnant que la danse hassidique naisse dans la pénombre du shtetl, sur un sol dur, sans miroir. Elle n’a pas vocation à séduire le regard, mais à interroger l’origine. Chez les maîtres hassidiques, danser revient à dire ce qui ne peut se dire : la vibration du Nom, l’oscillation du Trône, le frisson de la Présence. Rabbi Nahman de Bratslav, qui portait déjà en lui tous les échos du silence, affirmait qu’un simple pas de danse peut réparer l’âme du monde. Pas la virtuosité du geste – mais son intention, son kavanah.

Sarah – photo Sandra Amar

La kavanah, justement, ne précède pas toujours l’acte. Parfois, c’est dans l’ébranlement même du talon que l’intention se révèle. Le reguel, le pied, mot si proche de regel, la fête de pèlerinage, est aussi ce qui frappe la terre, ce qui lie au sol. Et c’est bien cette tension, presque un oxymore cinétique, qui définit la danse : être arraché au monde tout en y étant ancré. Tournoyer comme le monde tourne, mais avec la conscience que chaque rotation est un retour – non pas au même, mais à l’Autre. La mystique vibration parle du mouvement divin comme d’un double flux : ratso ve-shov, courir et revenir. Ce n’est pas un aller-retour : c’est une respiration cosmique. L’ange monte, l’ange descend, mais le mouvement même est un enseignement. La danse hassidique, dans ses girations frénétiques ou ses balancements quasi catatoniques, imite cela. Elle n’est ni extase ni extériorité : elle est translation de l’âme, mise en diapason avec un souffle plus vaste. L’homme devient alors, au sens fort, un instrument – un chalumeau de chair pour la musique de l’Infini.

Lydia et Sarah – photo Rachel A. Silberman

C’est dans cette perspective que l’on comprend le refus de la fixité. Le judaïsme ne sanctifie pas la posture. Le amidah lui-même, prière debout, est précédé du balancement du corps, le shoklen. Non pour se calmer, mais pour éveiller. Non par habitude, mais parce que l’âme ne tient pas en place. Elle vibre. Et dans ce tremblement-là, dans ce frisson involontaire, il y a déjà la danse. Chaque pas inscrit une interprétation, chaque saut une lecture. L’axe du corps devient alors un aleph tendu vers la lumière. Et si parfois le corps échoue, trébuche, se tord – c’est qu’il est lui-même traversé par les failles du texte. La danse, dès lors, ne cherche pas à résoudre ces failles, mais à les habiter. Le Zohar évoque les sefirot comme des pulsations, des irradiations. Il les dit « danseuses », car elles ne sont jamais figées. La royauté – Malkhout – est une danse lente, pesée, pleine de retenue. La sagesse – Hokhmah – est un jaillissement, un bond, une illumination. Et entre elles, l’homme, parfois flamme, parfois cendre, parfois étincelle, cherche sa place. La danse devient alors une manière d’habiter l’entre-deux. Ni ange, ni bête. Ni sol, ni ciel. Mais l’inflexion.

Emy et Patrick – photo Rachel A. Silberman

Et que dire du cercle ? Le machol, racine hébraïque de la danse, contient en lui-même l’idée de rotation, de ronde. On danse en cercle parce que l’Infini n’a pas de centre assignable. Parce que l’unité ne se trouve pas dans un sommet, mais dans une tension équidistante. Le cercle, comme la halakha, enferme et libère. Il limite pour mieux ouvrir. Il encercle l’homme, mais c’est pour qu’il se recentre. Les danses de Sim’hat Torah, enfin, sont peut-être les plus limpides dans leur énigme. On danse avec la Torah, mais la Torah elle-même est close. On ne la lit pas. On la serre contre soi. Elle devient partenaire, épouse, nourrice, étoile. Et l’on tourne. Encore. Encore. Jusqu’à l’oubli. Jusqu’au vertige. Jusqu’à ce que l’extériorité se résorbe et que l’on comprenne que ce n’était pas nous qui tournions autour de la Torah – mais la Torah qui tournait en nous. Danser n’est pas un art. C’est une nécessité. Un combat contre l’inertie du monde. Une réponse au chaos. Un refus du désenchantement. Quand le monde perd son axe, il faut le recréer par la spirale du geste. Refaire la Création avec les pieds. Car ce n’est pas par le mot seul que le monde fut fait, mais par le mouvement du Nom. Et ce mouvement – nous le répétons sans le dire, nous l’habillons de gestes – nous le dansons. Dire que la danse est prière serait réducteur. Elle est davantage : elle est midrash. Une exégèse du silence. Un commentaire sans mots sur ce qui précède la parole.

Eden Levi Campana


En savoir plus sur EDEN LEVI CAMPANA

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.