Dans le cadre du 33e Festival du Film Juif de Toronto, un moment de grâce s’annonce ce 8 juin à 13 heures sur la scène du Théâtre Leah Posluns. Le public y est convié à un tête-à-tête d’exception avec Sasson Gabay, monument du cinéma israélien dont la voix, le regard et la présence ont traversé les époques comme les frontières. À travers des extraits rares et des confidences d’une intensité feutrée, l’acteur revient sur un parcours artistique de cinquante ans, tissé de métamorphoses, d’engagements et d’instants de vérité. Un rendez-vous avec l’histoire du septième art, dans ce qu’elle a de plus humain.

Dans le panthéon des acteurs israéliens, rares sont ceux dont la silhouette incarne à ce point l’âme d’un peuple et la mémoire d’un art. Sasson Gabay n’est pas seulement un interprète : il est une présence, une voix, un souffle. Né à Bagdad en 1947, jeté sur les rives d’Israël comme tant d’exilés, il a fait du verbe un refuge et de la scène un sanctuaire. Depuis son entrée dans la lumière en 1973, ce comédien aux visages multiples a traversé un demi-siècle de cinéma et de théâtre avec cette étrange alchimie de pudeur et d’intensité qui distingue les très grands. Plus de soixante-dix œuvres, un chapelet de rôles marqués au fer de l’émotion, et toujours cette capacité rare à faire vibrer la corde juste, là où l’humanité chancelle.

Formé sur les planches du Khan Theater, Gabay ne s’est jamais contenté de jouer : il incarne, il habite, il épouse le silence entre les mots. Dans Le Serviteur de deux maîtres, Catch-22 ou Qui a peur de Virginia Woolf ? il cisèle des partitions d’une justesse redoutable, mêlant la densité psychologique au grain vivant du théâtre. C’est là, sans doute, que s’est forgée cette méthode propre, à la frontière de la retenue et de l’embrasement. Chaque inflexion, chaque battement de paupière devient langage. Il n’imite pas, il révèle.

Cette exigence intérieure, cette science du non-dit, Gabay les porte au cinéma avec une élégance inaltérable. Son incursion dans Rambo III (1988), où il campe Mousa Ghani, aurait pu n’être qu’un détour exotique. Mais non. En une réplique – « God must love crazy people. Why? He makes so many of them. » – il insuffle un éclat de vérité dans l’univers musclé et manichéen de l’action hollywoodienne. Cette ligne, livrée sans emphase, résume à elle seule le style Gabay : faire entendre l’homme derrière le personnage, faire vibrer l’ironie tendre au cœur du chaos.

Mais c’est en 2007, avec La Visite de la fanfare, qu’il atteint ce que peu d’acteurs osent rêver : l’universalité par la sobriété. Tawfiq, son chef d’orchestre égyptien perdu dans une bourgade israélienne, n’élève jamais la voix. Et pourtant, chaque regard, chaque soupir, chaque silence contient une tragédie et une tendresse immenses. Cette performance bouleversante, saluée par l’Ophir Award, le European Film Award et le prix du Festival du film de Jérusalem, demeure l’une des plus poignantes de la mémoire cinématographique israélienne. En 2018, c’est Broadway qui accueille Gabay dans le même rôle, comme une confirmation : certains artistes franchissent les langues comme on franchit les murs – sans violence, avec grâce.

Son œuvre télévisuelle n’est pas en reste. Dans Shtisel, Gabay campe Nuchem, oncle truculent et mélancolique, à la fois clown et spectre, figure bouffonne et pater dolorosa. À chaque scène, il compose avec une palette d’émotions que seul un comédien rompu à la fragilité humaine peut convoquer. Le retrouver dans Kugel, préquelle de la série, n’est pas un simple clin d’œil au public : c’est un retour à la source, un geste de fidélité aux âmes qu’il a façonnées de sa chair.

Mais Gabay ne s’arrête pas au seuil de l’intime. Il explore aussi l’Histoire, ses clairs-obscurs, ses figures controversées. En Anwar el-Sadate (The Angel, 2018) ou en Shimon Peres (Oslo, 2021), il ne cherche jamais à caricaturer ni à plaire. Il sculpte l’incarnation à même la nuance, refusant la tentation du mimétisme. Qu’il parle arabe, hébreu, anglais, yiddish ou français, sa langue véritable est celle du regard. Là réside son génie : dans cette capacité à traduire l’indicible, à faire parler l’ombre sans la trahir. On ne dira jamais assez combien Sasson Gabay a façonné le cinéma israélien, non comme un artisan discret, mais comme un bâtisseur de ponts. Ponts entre les peuples, entre les générations, entre la fiction et le réel. Il ne proclame rien, il ne revendique pas – il transmet. Son art est un murmure dans le tumulte, une mémoire sans emphase, un chant bas qui traverse les époques. Ce qu’il offre au septième art, c’est l’intime dans l’universel, le tremblement dans la grandeur, la vérité nue sous les habits de la fiction. Et c’est pourquoi, dans le regard de Tawfiq, dans les silences de Nuchem, dans les rides de Sadate ou de Peres, c’est toujours un peu de nous-mêmes que nous retrouvons. Avec Sasson Gabay, le cinéma ne joue pas : il se souvient.
Eden Levi Campana
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