On croit que l’oreille n’est qu’un simple conduit, qu’un cornet passif tendu vers le dehors. Quand l’audition s’efface, c’est tout un monde qui se tait. L’effacement progressif du son emporte dans son sillage l’architecture même de la pensée verbale. L’édifice lexical vacille, les étages syntaxiques tremblent, les balcons de la mémoire s’effritent. Et les mots… se mélangent. Il y a, chez celui qui devient sourd ou malentendant, une étrange maladie du verbe. Une poésie du lapsus. Une manière inédite de désigner les choses à côté, comme un peintre borgne qui raterait le vase mais révélerait, à la place, la lumière. Un mot pour un autre, parfois très proche, parfois venu d’un autre continent. Le poivron devient prison, l’orchestre devient oraison, le message devient massage – et parfois, si on a de l’humour, si on aime les mots, l’erreur est plus savoureuse que la vérité. A ceux qui s’en moqueraient, on rappellera que le langage est d’abord un orchestre intérieur. Et que cet orchestre, quand l’un de ses instruments devient muet, force les autres à jouer mieux, à tendre l’archet, à accorder le silence. Car l’ouïe n’est pas qu’un canal : c’est un miroir permanent, un feedback discret qui corrige, affine, ajuste, sans même qu’on s’en aperçoive.

Que ce miroir se brise – et voilà qu’il faut inventer d’autres reflets. Le malentendant devient alors ce funambule du dialogue : il avance sans filet, sans certitude sonore, et pourtant il marche. Mais à quel prix ! Il faut lire sur les lèvres, attraper le battement d’une paupière, traduire une moue, deviner une syllabe absente. Il faut convoquer l’intelligence contextuelle, le raisonnement elliptique, la mémoire des lèvres, la musique des gestes. Et tout cela pour une seule réponse juste, quand les autres s’autorisent la bêtise du réflexe ou l’indolence du lieu commun. Là où le bavard entend pour répondre, le malentendant, lui, devine pour comprendre. Et ce faisant, il devient — contre toute attente — une sorte de savant involontaire, un archéologue du sens, un traducteur intérieur qui assemble des bribes, reconstruit des intentions, et forge une parole lentement, douloureusement parfois, mais souvent plus juste. Et s’il lui arrive encore de se tromper de mot, c’est peut-être parce que la langue n’est plus un outil, mais un mystère. Parce qu’à force de se battre pour retrouver le verbe, il en découvre les coulisses. Parce qu’il a compris que parler, ce n’est pas faire du bruit.

Alors oui, il finit par répondre un mot pour un autre. Mais dans un monde où tant de gens répondent sans comprendre, ce n’est peut-être pas une tare – c’est une leçon. Car pour tenir une conversation quand on n’entend plus bien, il faut tout faire à la fois : lire sur les lèvres, comprendre le sens du mot et de la phrase, remettre dans le contexte, saisir ce qui est dit – et répondre. Là où la plupart des gens, eux, se contentent de répondre. Parfois de réfléchir, … souvent trop tard.
Eden Levi Campana
En savoir plus sur EDEN LEVI CAMPANA
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.