Rima et Greta sont dans un bateau

On la refait tellement c’est amusant, le début d’une blague, une parodie : « Rima et Greta sont dans un bateau… ». Le sketch est donc bien réel. L’eurodéputée Rima Hassan participera, aux côtés de Greta Thunberg et d’autres militants, à une mission maritime de la Flottille de la Liberté qui doit partir le 1er juin à destination de la bande de Gaza. À bord du navire Madleen, cette action se veut à la fois symbolique, politique et non-violente, visant à dénoncer le blocus israélien. Imaginons la scène. Dans la cale d’un vaisseau disloqué, au cœur d’un ouragan où s’éventrent les certitudes, deux figures repeignent leur masque. Rima Hassan et Greta Thunberg – égéries d’un monde qui chavire – s’y tiennent en prêtresses d’un théâtre où l’indignation sert d’onguent et l’outrance, de viatique. Tandis que la coque se fend et que l’eau monte, elles ajustent le trait de khôl de leur vérité, feignant d’ignorer que ce ne sont pas des idées qu’on noie autour d’elles, mais des hommes, des femmes, des enfants. L’une se proclame voix des réfugiés, l’autre conscience climatique ; toutes deux finissent par s’exprimer avec le timbre caractéristique des tambours creux – ces instruments qui ne résonnent que parce qu’ils sont vides. Ni le naufrage des faits ni le ressac des morts ne les détourne de leur cap : exister dans l’œil du cyclone, y être vues, célébrées ou vilipendées, peu importe, pourvu qu’on parle d’elles. En cela, elles sont sœurs. Non pas d’armes, mais d’ego. Rima Hassan, stratège du clivage, tresse sa carrière dans le fil tranchant des polémiques. Novembre 2023 : elle relaie l’odieuse allégation d’un viol canin orchestré par Israël. Une fiction sadique, abjecte, conçue pour l’indignation virale. Elle plaide ensuite la censure, pleure la répression, mais efface les preuves. Martyre ou pyromane ? Elle choisit de ne pas choisir. Puis viennent les propos ambigus sur les massacres du 7 octobre, qu’elle pare de l’euphémisme de « résistance ». L’apologie devient ellipse, le langage, arme à dispersion.

En avril 2024, convoquée pour soupçons d’apologie du terrorisme, elle nie, esquive, accuse les médias de travestir ses mots, toujours dans l’entre-deux confortable du sous-entendu. En juillet, elle s’en prend à François-Xavier Bellamy, l’accusant de crimes de guerre. Puis ce sera Amman, août 2024 : manifestation pro-Hamas, slogans haineux. Elle est au premier rang, mais « n’a rien entendu ». Février 2025 : bannie d’Israël, elle se compare à Rosa Parks. Greta Thunberg, elle, glisse d’une cause à l’autre comme une algue sur les flots. De la grève scolaire au chœur guerrier, il n’y a qu’un pas. Novembre 2023, à Stockholm, elle hurle « écrasez le sionisme » : vocifération qui brise ce qu’il restait de consensus autour d’elle. Peu après, elle cosigne un texte accusant Israël de génocide. La section allemande de Fridays for Future se désolidarise. En décembre, à Mannheim, elle fustige Israël et l’Allemagne, dans un sabbat rhétorique où l’antisémitisme ancien prend des allures de renouveau. Et comme Rima, Greta possède sa part de duplicité. On célèbre son ascétisme écologique pendant qu’elle engrange royalties, contrats d’édition et cachets de conférence. Son arrestation à Malmö pour entrave à la circulation lors d’un blocus pétrolier n’est pas un épiphénomène, mais le symptôme d’une radicalisation calculée. La désobéissance civile y devient rituel, la transgression, doctrine. À force de dénoncer tous les systèmes, elle n’en reconnaît plus aucun, sinon celui qui la finance. Entre elles deux, mille résonances : l’art consommé du flou moral, l’indignation à géométrie variable, la confusion entre spectacle et engagement, la haine d’Israël comme dernier langage commun. L’une se drape dans son keffieh, l’autre dans l’écharpe verte ; mais ce sont les mêmes icônes, dressées contre la nuance. Ce sont des figures d’absolu dans un monde complexe, des caryatides de l’émotion brute, incapables d’autocritique, rétives à toute dialectique.

Elles ne posent pas des questions, elles éructent des certitudes. Elles n’incarnent pas des causes, elles se les accaparent. Toutes deux exploitent les cadavres, les victimes des conflits pour bâtir leur chaloupe. Et toutes deux, au fond, rejouent la même fable : celle de l’innocence offensive, du sacrifice surmédiatisé, du combat qui n’est grand que par l’écho qu’il génère. Ainsi avancent-elles, en habits de naufragées, non pour sauver le navire, mais pour veiller à ce que leur image surnage. Ce qu’elles redoutent n’est ni la guerre, ni le silence des peuples, ni même l’accusation d’antisémitisme – qu’elles accueillent comme un honneur – mais bien l’effacement. Le pire pour ces vestales de la vidéo chic, ce serait le silence médiatique, le retour à l’anonymat, à l’opacité des vies réelles. Alors elles rejouent l’injure, répètent la faute, nourrissent l’incendie, espérant que les flammes, une fois de plus, cette fois encore, éclaireront leur visage.

Eden Levi Campana


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