Il s’appelait Yahav

Il est rare que le sens d’un prénom épouse si exactement le destin d’un homme. Yahav Winner a donné son regard, sa voix, son souffle – jusqu’à la dernière image, celle que personne n’a filmée, mais que nous portons désormais, à jamais, dans le champ de notre mémoire. La caméra s’est tue, mais l’image demeure. Non projetée sur les écrans, elle palpite dans la mémoire vive de ceux qui savent qu’il existe, parfois, des artistes dont l’œuvre ne tient pas dans les cadres, ni dans les silences posthumes. Yahav Winner fut de ceux-là. Ni météore, ni promesse avortée : une voix entière, grave, construite avec patience, au rythme des roquettes et des élans. Il n’a pas seulement filmé la frontière : il en a épousé les battements. Né à Kfar Aza, ce bout d’horizon constamment menacé, il n’a jamais quitté la ligne de feu — ni comme homme, ni comme artiste. Là où tant se contentent de représenter la guerre, lui l’a vécue, creusée, transmise, comme une matière première – non pour dénoncer, mais pour comprendre. Son regard n’était ni plaintif ni surplombant. Il était juste, vibrant, ancré. Il avait la clarté des grands modestes, et l’obstination des rêveurs armés de lumière. Sa formation à Nissan Nativ, son parcours au théâtre Habima, puis au cinéma, dessinent l’itinéraire d’un homme à la double focale : comédien et réalisateur, il savait que l’image la plus forte surgit toujours de l’intérieur. Avec Faith, il avait déjà su poser les mots justes sur les failles, les attentes, les éclats de foi. Avec Neurim, produit avec exigence et tendresse, il avait franchi les seuils de Cannes – cette Cinéfondation où sa présence discrète, en 2020, laissait entrevoir un avenir d’auteur pleinement affirmé. Mais c’est The Boy qui, sans le vouloir, portera son sceau ultime : un père, un fils, les sirènes d’alerte en guise de dialogue. Il n’inventait rien, il transposait. Il ne fuyait pas le réel, il lui donnait forme.

Tragique ironie : alors que son premier long-métrage, Kibbutz Legend, s’apprêtait à voir le jour, c’est la légende de son propre nom qui s’écrivait en lettres de deuil. Le 7 octobre 2023, Yahav Winner a été tué d’une balle à la tête, dans son kibboutz, alors qu’il protégeait sa compagne, Shaylee Atary, et leur fille Shaya, âgée d’un mois. Il ne jouait pas un héros, il en fut un, dans l’ombre d’une pièce sans scène, dont les planches furent tachées de sang. On aurait pu, on aurait dû, saluer cela. Le Festival de Cannes, qui l’avait accueilli, aurait pu se souvenir qu’en ces temps de vacarme moral, il existe des voix qui, même réduites au silence, éclairent. Le silence du Palais fut assourdissant. Pas un mot, pas un encart, pas même une image projetée de cet homme qui avait foulé ses marches par l’excellence. Yahav Winner ne demandait rien. Ni oraisons, ni pancartes. Il tournait avec des voisins, des survivants en devenir, des fantômes en attente. Son film, écrit, réalisé, monté à la hâte entre deux alertes, n’est pas seulement un témoignage : il est, à présent, un testament. Et son absence, un cri. Alors que les festivals se rengorgent de bonnes intentions, il est douloureux de constater que certaines morts, même lumineuses, ne pèsent rien dans les grands cérémoniaux du monde. Peut-être est-ce justement parce qu’il ne cherchait ni à séduire ni à crier que Yahav Winner dérange. Parce que son cinéma, à la fois humble et ciselé, ne prétendait à rien – sinon à dire ce qu’il voyait. Ce qu’il vivait. Ce qu’il risquait. Mais peu importe. Cette année le festival de Cannes n’a pas su l’accueillir une seconde fois, sans doute n’était-il pas du bon coté de la frontière. Il n’y a eu personne sur le tapis rouge pour dire que Yahav signifie « don ». Oui. Il s’appelait Yahav.

Eden Levi Campana


En savoir plus sur EDEN LEVI CAMPANA

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.