Chavouot, on ne va pas en faire un fromage végane

Chavouot, c’est la fête où l’on chante et la fête où l’on mâche. Un peu les deux mais avec un fond d’indigestion théologique. Car enfin, depuis quand le don de la Torah s’accompagne-t-il d’une fondue savoyarde ? À quoi bon une révélation en flammes si c’est pour la noyer sous la béchamel ? Depuis des générations, nous escaladons le mont Sinaï pour retomber, piteux, dans une flaque de crème double. Il faut dire qu’il y a des traditions qui, une fois installées, s’incrustent plus tenacement qu’un morceau de gruyère oublié sur le talit d’un rabbin. Et voilà que chaque année, à la même date, les plus laïcs des sceptiques se découvrent une passion soudaine pour le lactose liturgique. Ça s’acharne, ça gratine, ça tartine – et moi, misérable végane, depuis Tel Aviv dans la tempête crémeuse, je lève un doigt (propre) et murmure : et si on faisait autrement ? Je ne suis pas contre le fromage (en fait si un peu en vrai). Ce que je refuse, ce n’est pas le camembert – c’est qu’on me le serve comme un argument théologique. On me dit : “Mais c’est écrit, le lait, la douceur, la manne !” Oui, mais enfin, si tout ce qui coule devait être sanctifié, que fait-on de la fuite ? Et si tout ce qui est doux était saint, pourquoi diable a-t-on tant de mal à avaler le tofu ?

J’entends déjà vos objections, que je mastique en silence : “Mais que reste-t-il à fêter, si l’on ne fond plus ?” Eh bien justement, tout. Car fêter sans fondre, c’est peut-être cela, la vraie élévation. Substituer la montée du lactose par l’ascension de l’âme. Relever les plats sans abattre les bêtes (oy vaï, ça va être sympa le repas après la lecture de Méguilat). Déguster l’esprit avec une spatule en bois – et pourquoi pas, tremper la Torah dans un yaourt végétal à la grecque (oxymore mais certifié casher). Ne vous méprenez pas : je ne viens pas abolir la loi, mais la battre – au fouet, à l’amande, dans un grand bol de réinterprétation bien tempérée. Car si « au commencement était le verbe », rien ne dit qu’il faille l’accompagner d’un plateau. Oui, c’est bon le fromage ! Ou alors, un plateau-théologique, sans produits d’origine animale, mais riche en saveur du texte, croustillant de sens, avec une petite touche d’ironie balsamique. Et si vraiment vous tenez au fromage… eh bien faites-en un, mais à condition qu’il ne vienne ni de la vache, ni de la chèvre, ni de la brebis, mais – pourquoi pas – d’une idée. Une idée fraîche. Une idée libre. Une idée à tartiner, un texte à traire jusqu’à la dernière voyelle.

Eden Levi Campana


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