Marcel Ophuls, le témoin des témoins

Marcel Ophuls est mort, alav ha-shalom, et c’est un pan entier du cinéma de la mémoire qui vacille dans le silence. Fils du raffinement visuel de Max, il fut pourtant tout l’inverse d’un esthète : un scalpel. Ce qu’il a donné au monde, ce n’est pas le rêve, c’est la vérité quand elle tremble, quand elle bafouille, quand elle se dérobe. Son génie n’était pas dans la forme – encore que ses montages, ses ellipses, son humour feutré trahissent une main de maître – mais dans cette manière unique de faire surgir l’Histoire à travers les visages, les silences, les contradictions. Il a filmé l’ambiguïté comme d’autres peignent la lumière. Le Chagrin et la Pitié (1969), fresque magistrale sur la Collaboration à Clermont-Ferrand, interdit durant des années sur les antennes françaises, pulvérise la mythologie résistancialiste et installe d’un même geste le documentaire comme force politique.

Jean-Paul Belmondo et Jeanne Moreau discutent sur le plateau de « Peau de banane » réalisé par Marcel Ophüls en février 1963

Avec The Sorrow and the Pity, la caméra devient tribunal, non pas pour condamner, mais pour confronter, fouiller, gratter jusqu’à l’os. Il y a ensuite The Memory of Justice (1976), où il ose l’impensable : rapprocher Nuremberg de la guerre du Vietnam, non pour faire injure à la Shoah, mais pour interroger la permanence du mal dans les sociétés démocratiques. Plus tard, Hôtel Terminus (1988), portrait tentaculaire de Klaus Barbie, qui lui vaut l’Oscar du meilleur documentaire, pousse encore plus loin l’obsession : comprendre comment le Mal se maquille, se réinvente, se recycle. Ophuls n’avait pas peur des monstres – il avait peur du confort. Là où tant d’autres filment le monde à hauteur de certitude, lui choisissait l’incertitude, l’hésitation, l’inconfort, et c’est cela qui faisait de lui non un moraliste, mais un homme profondément moral. Il n’interviewait pas, il attendait. Et dans ces longues pauses où l’interviewé se croit seul, il révélait l’âme. Ceux qui l’ont vu au travail savent que son cinéma n’était pas du cinéma : c’était de la Kabbale appliquée à l’Histoire, un art de l’interprétation infinie. Il a reçu l’Oscar, le BAFTA, le Prix FIPRESCI, mais ces récompenses ne disent rien de son poids réel : il était la mauvaise conscience du XXe siècle, le questionneur infatigable, le témoin des témoins. Que sa mémoire soit pour nous une bénédiction – non une nostalgie, mais une exigence.

Eden Levi Campana


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