La Corse, la Corse et le peuple corse. Comment sortir de cette spirale mortifère, sinon en osant regarder en face ce qui, depuis des décennies, disloque lentement mais inexorablement les fibres constitutives du peuple corse ? Il ne s’agit plus d’élucider les raisons d’une déréliction, mais de formuler les conditions d’un possible relèvement, au sein même d’un espace saturé de renoncements, d’arrangements tacites, d’atermoiements tragiques. Jadis nommée « question corse », cette énigme historique s’est transmuée en impensé collectif, là où l’absence de sujet se substitue au sujet absent. Au lendemain du « Riacquistu – la réappropriation », l’élan qui portait une génération à faire advenir un destin commun s’est vu cisaillé par des forces convergentes : clanisme, compromissions, féodalismes réactivés, affairismes rampants, stratégies de dissimulation, argent facile, racket, mafia à l’usu corsu. Ce ne sont pas ceux qui rêvaient d’avenir qui ont trahi, mais ceux qui ont profité du rêve pour en faire commerce, ceux qui ont troqué la parole pour la terre, le serment pour le silence.

L’idéal s’est effrité, non sous l’effet d’une défaite militaire, mais par l’usure d’une infiltration insidieuse : réseaux d’influence, opérations d’enfumage, prises de contrôle souterraines, mercenaires. Le politique a été dissous dans le rentable. Les figures de la lutte ont cédé la place aux architectes de l’entre-soi intéressé. L’État, quant à lui, a joué sa partition biface : interventionniste dans la forme, évaporé dans la substance, observant de loin l’incendie, en fournissant l’allumette. Il a subventionné à défaut de structurer, réprimé à défaut de comprendre, délégué sans accompagner, se contentant d’une pax insulaire fondée sur la résignation, le mensonge, le trafic d’influences et l’oubli. Mais il serait absurde de pleurer sur une nostalgie délétère et le « c’était mieux avant » ? Non avant c’était le moyen-âge et ses bandits d’honneur, dont la geste vengeresse fut moins une grandeur qu’une conséquence – conséquence amère de l’abandon, du mépris, du vide laissé par les puissances dominantes, toutes contentes de confiner l’île à l’écart de l’Histoire « baccalà per Corsica », cette locution genovese maculait jadis les ballots de morue racornie que l’on daignait jeter sur les quais insulaires au XVIIIe siècle. Non pas un mets, mais un mépris empaqueté : le rebut, la chair maigre et salée, que l’on réservait aux peuples que l’on croyait sans palais ni fierté. « Baccalà per Corsica », c’était dire : cela suffit pour eux – pour ces insulaires têtus, ces montagnards de sel et de silence. L’expression, blessure en langue étrangère, figure noir sur blanc dans la Ghjustificazione, ce brûlot de 1758 dans lequel Don Gregorio Salvini défend le droit naturel à l’insurrection. On y entend déjà, sous l’encre, gronder l’éveil national : la morue de l’humiliation devient alors le sel d’une révolte, d’un monde de la « vendetta ». Vraiment pas de regrets de voir cette fille de la violence disparaitre à jamais. Mais que dire du passage de la vendetta à la spéculation ? Du couteau au cadastre, du guet-apens des « arrêtés Miot » ? Toujours la même logique de captation, de division, de misère mais transfigurée par les formes contemporaines de la dépossession. Dans un tel contexte, que peut la jeunesse ? Elle navigue entre l’exode et l’aphasie, sommée d’inventer un futur sans grammaire. Car la langue – ce qui autrefois transmettait la vision du monde, le lien, la pudeur, l’ironie – est devenue langue de citation, langue de vitrine, fragment de soi exposé sans usage, ou simplement commerce. Une langue désamorcée ne meurt pas : elle se fige. Et ce gel gagne tout. Le lien social s’effondre par capillarité. Les territoires se muséifient tandis que le foncier se financiarise. L’économie, bâtie sur la rente et l’hospitalité saisonnière, refuse de s’ancrer, court après l’illusion du profit rapide. Il ne s’agit pas de restaurer un âge d’or fictif, mais de penser un présent autre. Cela suppose d’abord de reterritorialiser le politique, de sortir du carcan clientéliste, de redonner à la chose publique une colonne vertébrale, de faire de cette Université une référence mondiale. Cela implique de substituer à l’économie de rente une économie de transmission, d’engagement, de création, où l’initiative jeune n’est pas étouffée mais accompagnée, où l’on cesse de confondre richesse et extraction. Cela demande surtout de reconstruire un récit. Pas un mythe. Pas une nostalgie. Mais une narration possible, audible, habitable. « Chi fà ? » – la question hante les places, les cafés, les mouroirs et le Ephad. Ah quand une succursale de la « Collectivité de Corse » au V240 (CHG) ? Comme le disait le slogan de notre enfance, surgissant des murs, des voix rauques, des colères lucides : « A populu fattu bisogna à marchjà », oui il faut continuer à marcher vers l’énoncé d’un nous, pluriel, enraciné, ouvert sur le monde mais protecteur de notre culture, débarrassé du fatras mimétique. « A populu fattu bisogna à marchjà », oui le peuple corse doit marcher mais pas vers le précipice.
Eden Levi Campana
En savoir plus sur EDEN LEVI CAMPANA
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.