SEVEN BLESSINGS (SHEVAR BRAHOT), une belle découverte au festival Arte Mare de Bastia. La table est dressée, les plats mijotent, les voix s’élèvent — d’abord pour bénir, bientôt pour accuser. « Sept bénédictions », dernier film d’Ayelet Menahemi, s’ouvre comme une célébration et se déplie en tragédie. Dans cette maison juive marocaine où chaque jour de la semaine post-nuptiale est censé appeler la joie, c’est la mémoire qui s’invite, lourde, charbonneuse, insidieuse. Derrière les chants, les recettes ancestrales et les accolades rituelles, couvent les silences d’une communauté marquée par l’exil, la domination masculine, et les sacrifices faits sur l’autel de la respectabilité. Menahemi signe ici bien plus qu’un drame familial : une fresque à la fois intime et politique, où le rituel dévoile l’injustice, et où le cœur du cinéma bat dans chaque regard, chaque blessure non dite.

Le film s’ancre dans une tradition juive sépharade – celle des sept jours de festivités après un mariage, où chaque jour une bénédiction est récitée. Mais ici, les bénédictions deviennent autant de révélateurs : à mesure que les jours s’égrènent, les secrets longtemps tus resurgissent, ravivant les blessures d’une famille marocaine immigrée en Israël. La mise en scène joue de cette tension sourde avec une justesse remarquable : Menahemi, connue déjà pour « Noodle » (2007), confirme ici son art de capturer les silences autant que les cris, les regards détournés plus encore que les affrontements. Au cœur de cette fresque, Reymond Amsalem livre une performance bouleversante. Dans le rôle de Marie, la tante qui revient dans la maison familiale, elle incarne la dignité blessée, la mémoire contrainte au mutisme. Face à elle, Eli Menashe et Tikva Dayan donnent à leurs personnages une humanité brute, parfois rugueuse, mais toujours nuancée. On retrouve dans la direction d’acteurs cette finesse propre au cinéma israélien contemporain – cette capacité à faire du quotidien le théâtre d’une tragédie millénaire, comme dans « Shtisel », « The Farewell Party », ou encore « Incitement ». La force du film réside dans son universalité : derrière la spécificité du rite et du contexte judéo-marocain, c’est de toutes les familles qu’il est question. De ces pactes de silence noués entre générations. De ces vérités qu’on entre par amour, par peur ou par honte. Et de ces femmes, surtout, à qui l’on a trop longtemps imposé le silence. Menahemi leur rend ici la parole, non par la vengeance, mais par la lucidité. À la manière d’Asghar Farhadi, elle dissèque les relations humaines avec tendresse et implacabilité. Visuellement, le film rayonne. La photographie de Boaz Yehonatan Yaacov baigne la maison familiale d’une lumière chaude et paradoxalement étouffante, renforçant l’impression d’un huis clos feutré où l’on s’aime et se déchire tout à la fois. Chaque plan est pensé comme une icône domestique – des couscousières aux nappes en dentelle – un hommage à la culture sépharade autant qu’un écrin pour la douleur. Sept bénédictions n’est pas seulement un film sur une famille, c’est une exhumation poétique de la mémoire sépharade, un acte de justice intime qui devient politique. L’histoire qu’il raconte est celle des déracinés, des sacrifiés, des oubliés, mais aussi celle des réconciliations possibles. Ce film méritait chaque prix qu’il a reçu, et davantage encore, car il donne au cinéma ce qu’il devrait toujours chercher : la grâce de dire l’indicible avec beauté. Un bijou de justice et d’émotion, à la croisée de la tragédie antique et du drame contemporain, qui trouve une place naturelle aux côtés des grandes œuvres du cinéma juif mondial.
Eden Levi Campana
Synopsis
Marie n’avait que deux ans lorsque sa mère l’a offerte à sa sœur stérile, une coutume marocaine courante à l’époque. 40 ans plus tard, elle quitte la France pour Israël, où elle va épouser son grand amour. Sa famille, chaleureuse et enthousiaste, se prépare à la coutume des « sept bénédictions », une semaine de repas festifs en l’honneur de la mariée. Mais Marie vient également pour rouvrir de vieilles blessures. Entre deux repas, secrets et mensonges sont révélés. Cette semaine se transforme en une comédie douce-amère sur l’abandon, le pardon et la perte.
En savoir plus sur EDEN LEVI CAMPANA
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.