Dans l’arène des lettres françaises, rares sont ceux qui, sans appartenir à aucune cour, imposent leur signature comme un style et leur nom comme une sentence. Éric Naulleau appartient à cette race peu fréquentable de lettrés indomptés, qui préfèrent la nuance à la rumeur, le jugement au mot d’ordre, l’exactitude à l’allégeance. Depuis trente ans, il excelle à troubler les eaux trop calmes de la vie intellectuelle, non par plaisir de choquer, mais par scrupule de penser. Son œuvre — qui ne cesse de se redéployer, des confins de la critique littéraire aux marges les plus brûlantes du politique — est un palimpseste d’intransigeance et de finesse. À ceux qui n’y verraient qu’un chroniqueur de plus, la lecture patiente de ses livres infligera un cinglant démenti. Il y a chez Naulleau une probité rare : celle de l’homme qui lit tout ce qu’il commente, qui relit ce qu’il attaque, et qui s’astreint, jusque dans l’invective, à l’exigence du texte. Le Jourde & Naulleau fut un sismographe. Parodie savante des manuels scolaires, ce précis iconoclaste a ébranlé la suffisance d’un milieu littéraire plus soucieux de cooptation que d’invention. Derrière l’humour, une radiographie cruelle de l’époque. Ce que l’on prend pour dérision n’est que l’expression, au fond, d’un amour blessé de la littérature.
Puis vinrent les essais, les pamphlets, les contre-attaques. Au secours, Houellebecq revient ! ose là où d’autres s’inclinent, en explorant le vide que camoufle le scandale. La Situation des esprits pousse plus loin encore : c’est une topologie de la parole publique contemporaine, où la pensée s’efface au profit de l’effet, et l’intellectuel devient figurant d’un théâtre sans texte. Mais Naulleau, loin de s’ériger en spectateur nostalgique, continue d’intervenir. Il explore, contre le courant, les interstices du sport (Quand la coupe déborde), de la musique (Parkeromane), ou de la politique (La gauche réfractaire, La Faute à Rousseau), sans jamais renier ce qui fonde son style : une rigueur sourcilleuse, un amour du verbe, une indépendance d’orfèvre. Son dernier livre, La République, c’était lui !, est peut-être le plus dur, le plus limpide, le plus nécessaire. Il y dissèque méthodiquement la trajectoire idéologique de Jean-Luc Mélenchon, non en contempteur partisan, mais en veilleur soucieux de la République qu’on travestit. Chaque chapitre est construit comme une enquête. On y trouve des sources, des citations, des renvois, un appareil critique serré — mais transmué par le rythme d’une langue claire, puissante, sinueuse. Éric Naulleau écrit comme on sert un duel : sans trembler, sans ciller, sans posture. Son œuvre ne flatte aucun camp. Elle engage un seul parti : celui de la langue exacte, du fait vérifié, de la mémoire vive. À ceux qui se demandent encore ce que pourrait être un écrivain d’intervention au XXIe siècle, sa trajectoire répond sans tapage : un homme qui ne ment ni aux autres ni à lui-même. Un homme qui écrit.
Eden Levi Campana

Puisque la gauche ressemble de plus en plus au Titanic après sa rencontre avec l’iceberg fatal, intéressons-nous au capitaine du navire. Relégué dans les soutes du Parti socialiste, le camarade Mélenchon eut un jour l’idée, pour gagner les galons convoités, d’abandonner toutes ses convictions. C’est ainsi que l’intransigeant républicain, le laïcard convaincu devint le chantre du communautarisme et du séparatisme islamiste. Toute la gauche se trouva entraînée par le fond à sa suite, jusqu’au refus des insoumis de reconnaître le caractère terroriste des atrocités commises par le Hamas, le 7 octobre 2023.
La République, c’était lui ! est l’histoire d’un naufrage, celui d’un camp idéologique en lutte contre les valeurs fondamentales de la France, au point de faire courir à notre pays un risque de guerre civile.
Écrivain, critique littéraire (le JDD, Marianne et Transfuge), animateur de télévision, Éric Naulleau est l’auteur, notamment, de La Faute à Rousseau, paru chez Léo Scheer en 2023.

EXTRAIT : LA RÉPUBLIQUE, C’ÉTAIT LUI ! Grandeur et déchéance du camarade Mélenchon
D’où je parle
Tout le monde a fait cette expérience au moins une fois dans sa vie. Bien calé dans un siège du TGV, vous éprouvez la sensation que le train s’est ébranlé, mais un autre s’éloigne sur la voie d’à côté – le vôtre n’a pas bougé. Illusion du mouvement, vous êtes resté à quai. Il se trouve que je vis quotidiennement cette scène, comme dans une version française du film Un jour sans fin. À tout instant, on vient m’expliquer que mon wagon fonce à toute blinde vers des terres nouvelles, vers la droite, voire l’extrême droite, ou plutôt le fascisme, pourquoi pas le nazisme ? Je jette un coup d’œil par la fenêtre, la gare familière est pourtant toujours là. Je laisse courir mon regard sur mes compagnons de voyage immobile, tous demeurés à leur place, des représentants de la gauche républicaine, laïque, sociale et antitotalitaire. Illusion du mouvement, nous n’avons pas bougé. Un autre convoi s’est éloigné sur la voie d’à côté, celui du gauchisme, surchargé de passagers plus ou moins clandestins venus des rangs du socialisme de gouvernement. Il a longtemps roulé sur une voie de garage, il a fini par dérailler. C’est le LFI-Express, conduit par Jean-Luc Mélenchon. Sa pratique commerciale est inventive, audacieuse même. Elle consiste à substituer une clientèle d’usagers à une autre, les immigrés d’aujourd’hui aux prolétaires d’autrefois, les damnés d’une autre terre aux damnés de notre terre, les minorités à la majorité. Un jour, les freins ont lâché. Il ne s’est plus agi de défendre les musulmans, mais de soutenir les islamistes en manifestant à leurs côtés, en déclarant que le but des procès du 13 novembre était « de réconcilier la France avec les terroristes », en estimant que Samuel Paty avait mal fait son travail d’enseignant. Il ne s’est plus agi de réclamer que la justice ait la main moins lourde, mais d’encourager les émeutiers à piller et brûler. Il ne s’est plus agi de dénoncer les excès des forces de l’ordre, mais de répéter que « la police tue », tandis que les habitants des cités soumis à la tyrannie des trafiquants tombent sous les balles perdues des règlements de comptes. Il ne s’est plus agi de ne pas désespérer Billancourt, mais de célébrer toutes les dictatures, du Venezuela à Cuba, en passant par la Russie poutinienne.
LFI est devenu le Transperceneige, le train inventé par Jacques Lob et Jean-Marc Rochette et condamné à tourner sans fin à grande vitesse autour de la Terre. En écrasant ce qu’il trouve sur son passage, à commencer par toutes les valeurs fondamentales de la gauche. La République dont il a désormais quitté l’arc à force de discours séditieux et de complaisances envers le séparatisme. La laïcité, jetée aux orties par la fenêtre du compartiment au profit de l’islamisme – bien la peine de mettre les curés à la porte pour l’ouvrir toute grande aux imams. La cause des femmes, dont on prétendait hier libérer les corps et dont on veut à présent dissimuler les cheveux sous un voile – « une volonté d’embellissement », apprend-on, sans doute la même qui motivait le port du corset au siècle dernier. Jusqu’à la protection des plus faibles, puisque les victimes de la guerre entre dealers succombent dans les quartiers populaires plutôt que dans le 16e arrondissement parisien. Cette gauche indigne ne s’adresse plus qu’au cercle restreint des islamogauchistes. Cette gauche égarée pave le chemin de l’extrême droite vers le pouvoir au nom du moindre mal qu’elle représente désormais pour nombre d’électeurs – aux yeux desquels la « bordelisation » ne saurait servir de pensée politique.
Les passagers du train immobile tirent à tour de rôle la sonnette d’alarme, sans ignorer que le peloton d’exécution prend toujours pour cible le messager. Ils n’en continuent pas moins de dénoncer la gauche totalitaire, sectaire, disposée à toutes les compromissions en échange de quelques bulletins de vote. Le contrôleur passe, vérifie les billets aux noms d’Albert Camus, Victor Serge, Boris Souvarine, George Orwell, Simon Leys, Victor Kravchenko, Arthur Koestler, Alexandre Soljenitsyne et quelques autres, embarqués plus récemment, Alain Finkielkraut, Jacques Julliard ou l’indispensable Michel Onfray. Le wagon ne bouge toujours pas. Personne ne parle, tout le monde sourit. L’avenir nous appartient.
D’une émission…
Sur le plateau d’« On n’est pas couché », en ce 24 avril 2010, Jean-Luc Mélenchon ne mâche pas ses mots. Le débat porte sur la récente décision du NPA de présenter une femme voilée aux élections régionales, à quoi l’invité du fameux talk-show avait déjà réagi sur une autre chaîne en déclarant : « Lorsqu’on veut être élu, il faut pouvoir représenter tout le monde, c’est donc une erreur de se présenter à une élection en affichant une appartenance religieuse qui rend impossible cette représentation du souverain dans son ensemble. » Mais ce soir-là, il hausse encore le ton. À toutes les personnalités de gauche, d’Olivier Besancenot à Benoît Hamon, qui dénoncent la stigmatisation d’Ilham Moussaïd, la candidate du parti trotskiste, il rétorque que « ces gens se stigmatisent eux-mêmes ». Tout comme en 1989 avec l’affaire des collégiennes voilées de Creil, la gauche se sépare en deux camps sur la question de la laïcité. Vingt ans plus tard, Mélenchon choisit de nouveau le bon côté. Et enfonce le clou d’une tirade bien sentie, confondant dans la même diatribe la question du voile et celle de la burqa, entre lesquelles il n’établit aucune distinction : « Est-ce un traitement dégradant, oui ou non ? Si c’est un traitement dégradant, alors c’est interdit. Ici, c’est la République. Je considère que c’est un traitement dégradant et une provocation de certains milieux intégristes contre la République. » Ne se trouverait-il qu’une femme voilée dans tout le pays, ce serait encore une de trop, insiste-t-il, on ne saurait montrer trop de fermeté « pour empêcher une absurdité, qu’une femme considère qu’elle est un enjeu, un gibier, qu’un homme ne peut la regarder qu’avec un œil de prédateur. C’est une idée obscène ». Je monte alors au filet pour une relance en lui demandant quel message il souhaite adresser aux femmes qui déclarent porter la burqua de leur plein gré. Réponse immédiate et sans détour : « En République française, les hommes et les femmes sont égaux, j’ai le droit de te regarder dans les yeux. On va vivre ensemble, on ne se trimballera pas ces fantômes qui se promènent dans la rue. »
Eric Naulleau
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