Corse, Israël, le syndrome de la Palestine, une faillite française

Dans une intervention aussi lucide qu’audacieuse, Éric Danon, ancien ambassadeur de France en Israël, a récemment livré une analyse saisissante du conflit israélo-palestinien, écartant les discours convenus pour pointer un ressort plus obscur, rarement assumé : l’usage stratégique de la haine d’Israël par certains régimes arabes comme paravent commode de leurs propres impuissances. Devant un parterre attentif à la Sorbonne, Danon a rappelé que dans de nombreux États du Moyen-Orient, la cause palestinienne est moins une affaire de solidarité authentique qu’un instrument politique, brandi à chaque crise intérieure pour détourner les colères, canaliser les frustrations, et recouvrir d’un voile de vertu les défaillances du pouvoir. En exhibant Israël comme l’ennemi extérieur absolu, ces régimes détournent le regard de leurs populations des carences en matière d’éducation, d’emploi, de libertés ou de justice sociale. Il évoquait alors, à demi-mot, ce paradoxe : comment comprendre que des régimes incapables de fournir à leur jeunesse l’accès à l’eau courante ou à l’université, trouvent toujours les ressources pour ériger des tribunes où condamner Jérusalem ? Comment ne pas voir que cette indignation perpétuelle, presque liturgique, masque une forme de jalousie géopolitique – celle d’un État honni parce qu’il réussit là où tant échouent ? Danon citait à ce titre des exemples concrets : la compétition silencieuse entre le Maroc et l’Algérie, ou encore les tensions entre l’Égypte et la Tunisie, souvent étouffées lors des grands rassemblements panarabes par une unanimité de façade autour de la dénonciation d’Israël. À travers cet ennemi commun, on fabrique une illusion d’unité qui dispense d’introspection. Il soulignait aussi un blocage plus intime, presque existentiel : pour certains pouvoirs, il est intolérable qu’un État non musulman, surgissant au milieu du désert et du chaos, puisse afficher une stabilité démocratique, une puissance technologique et une capacité de résilience dont ils sont eux-mêmes cruellement démunis. Le conflit devient alors un miroir inversé : on diabolise l’autre pour ne pas avoir à se regarder soi-même.

Ce regard d’Éric Danon, précis, cinglant et sans faux-semblants, ne prétend pas épuiser la complexité d’un drame historique, mais il oblige à poser la question dérangeante : et si la haine d’Israël, loin d’être un élan populaire spontané, n’était qu’une mise en scène savamment orchestrée pour retarder l’heure des comptes ? L’heure des comptes, en Corse cela fait belle lurette qu’il a sonné. À l’endroit où la République prétend faire peuple, elle a fait silence. Là où elle s’est dite protectrice, elle fut prédatrice. Il est des terres, dans son giron, qu’elle ne caresse qu’avec la paume rugueuse du mépris. La Corse, dès l’aube de la Libération, fut de celles-là. Elle avait été la première à se redresser, dès 1943, à rouvrir les veines de la patrie asphyxiée. Elle n’eut en retour que le froid. Le froid d’un deuil sans reconnaissance, le froid des charniers dans lesquels sombra le 173e régiment, corse jusqu’au dernier cri, sacrifié sans retour ni mémoire. De la chair à canon, comme les tirailleurs sénégalais et d’autres « enfants de la République ». Parlons du prétendu colonialisme d’Israël, en attendant nous pouvons occulter le passé colonial de la France. Après la guerre, la population corse, devenue quasi inexistante est laissée à l’abandon, tandis que les rails du progrès se posaient ailleurs. L’île, elle, demeurait sur le quai des promesses mortes. Ses routes étaient des ravins, ses écoles des simulacres, ses campagnes de vieilles dames courbées, les doigts plongés dans la terre, à chercher de la nourriture comme on cherche la dignité.

Le préfet Bernard Bonnet lors de son procès, en janvier 2003, à Ajaccio.

Mais l’oubli n’est jamais un oubli innocent. Derrière l’abandon, il y avait la volonté. Ce n’était pas une négligence, mais une stratégie. Faire taire l’île en l’éteignant. L’État, la main gantée de la raison d’État, n’a pas seulement regardé ailleurs : il a tramé, projeté, ourdi. Dans le massif de l’Argentella, il voulut semer la mort lente – des essais nucléaires, comme s’il s’agissait d’un désert sans voix. Ce fut les étudiants corses, la foule, le cri, la révolte, l’occupation des préfectures, qui mirent fin à cette ignominie. La République, dans sa magnanimité calculée, céda devant l’insolence de ceux qui avaient décidé de ne pas mourir. Arrive Aleria 75, le FLNC dans sa suite. L’Etat se vengea autrement. Par l’intérieur. Colonisation douce, disait-on. Rapatriés installés sur les terres, redistribution discrète, repeuplement silencieux. L’île, qu’on avait vidée de ses enfants, on l’inonda d’âmes extérieures. Ce n’était plus une île, c’était un laboratoire. La CIA elle-même, dans des rapports déclassifiés, s’étonna du zèle français à se comporter encore en métropole colonisatrice.

Et quand les Corses commencèrent à se lever, ce fut la guerre sale. Pas celle que l’on déclare ; celle que l’on nie. De mensonges d’Etat en meurtres d’Etat.À Bastelica-Fesch, deux jeunes militants, deux enfants du pays, meurent dans une explosion dont les ficelles sentent la sueur des barbouzes. L’État sait que ça vient de ses rangs mais il se tait, l’État enterre, l’État efface. D’autres attentats suivront, frappant les voix, jamais les bras. Qui ordonnait ? Qui couvrait ? Qui ricanait derrière les rideaux du pouvoir ? Francia, SAC, officines troubles : autant de noms pour dire l’inavouable. De meurtres en meurtres, de bombes en bombes, le temps passe. Rien ne change. C’est l’histoire d’un représentant de l’Etat qui finit en prison. Un préfet, homme de la République, brûle un restaurant (et les gendarmes qui ont mis le feu, non pas par vengeance, mais par stratégie. Il faut faire croire, il faut faire peur, il faut salir les résistants. Ce n’est pas un fait divers, c’est encore un fait d’État.

Le vers était dans le fruit depuis les années 60, quand on laissait croire aux Corses qu’ils votaient. Les clans emportent tout avec la complicité du pouvoir central. Edmond Simeoni, recueille une seule voix dans son village. Pas parce qu’il est rejeté, mais parce que les urnes, elles aussi, avaient été confisquées. Le clientélisme, ce doux nom donné à la corruption institutionnelle, verrouillait tout. Les affaires continuent, sordides, multiples. Arrive au sommet du système Charles Pasqua. Il voulait, disait-il, terroriser les terroristes. Il fit mieux : il libéra les criminels, effaça les casiers, arma les tueurs, puis les envoya sur l’île pour y semer la confusion. Ce ne fut pas la justice, ce fut le chaos organisé. Le FLNC, infiltré, déchiré, exsangue, se bat contre lui-même. L’État a gagné : non par la force, mais par la pourriture. Balagan à tous les étages. Ce qui suit n’est qu’un lent effondrement. L’université végète. L’hôpital survit. Les routes tuent. Les jeunes partent. Les vieux enterrent. L’île meurt à petit feu. C’est ainsi que s’écrit la lutte de libération nationale corse, qui laissa derrière elle plus de cadavres que d’espoirs. Comme d’habitude il faut suivre la trace de l’argent, celui des valises parisiennes.

Comme ça on arrive aux meurtres, celui du préfet Claude Erignac, par quelqu’un de beaucoup plus grand qu’Yvan Colonna et puis par l’assassinat d’Yvan Colonna, lui-même. Classé dangereux (pour qui ?), surveillé de près, est laissé sans protection face à un fanatique. L’assassin, Frank Elong Abé, un détenu franco-camerounais, pro-palestinien, jihadiste condamné pour terrorisme. L’attaque a duré 8 minutes, par strangulation et coups, avant que les surveillants n’interviennent. Huit minutes de non-regard. Huit minutes d’abandon. Huit minutes de trop. L’État savait. Il avait été prévenu. Il n’a rien fait. On appelle cela un assassinat par défaut. Yvan Colonna est tombé dans le coma et est mort le 21 mars 2022, des suites de ses blessures.  Frank Elong Abé avait été radicalisé en détention. Il a affirmé avoir agi parce que Colonna aurait « blasphémé contre le prophète Mahomet ». On se croirait en Israël, on contextualise. Suite à ce énième meurtre d’Etat, la jeunesse s’est levée. Non pas pour une cause, mais pour un frère. Elle a hurlé, dans les rues, dans les lycées, dans les cœurs. Et l’on a voulu l’accuser, elle aussi, de violence. Mais qu’est-ce que la violence, quand l’histoire entière vous a nié le droit d’exister ? Qu’est-ce que le tumulte d’une rue, face à soixante-dix ans de mensonges, d’attaques, de manipulations, de morts sans explication ? La Corse n’a pas besoin qu’on la comprenne : elle exige qu’on la respecte. Qu’on cesse de la traiter comme une anomalie administrative, une épine diplomatique, un archaïsme folklorique. Il ne s’agit plus de demander des comptes. Il s’agit de les solder. Non pour se venger, mais pour guérir. Il faut dire les choses, toutes les choses, enfin. Car un peuple ne se dissout pas dans le silence. Il se cabre, il se dresse, il se bat. La France, si elle veut encore mériter le nom de République, devra commencer par reconnaître qu’en Corse, elle a failli. Cette France qui a toujours excellé dans l’art de la mise en scène républicaine, sculptant des récits avec la solennité d’un maître-verbe et le cynisme d’un stratège. Or, dans cette dramaturgie nationale, la Corse joue un rôle bien particulier : non pas celui d’un simple territoire, mais celui d’un écran. Un territoire-écran, sur lequel la République projette ses propres failles, ses carences, ses lâchetés — pour mieux les exorciser, ou plutôt, les travestir. Car s’il est un secret trop bien gardé, c’est celui-ci : la Corse, depuis des décennies, n’est pas seulement marginalisée — elle est utilisée. Utilisée comme alibi, comme diversion, comme fiction commode pour nourrir une légende d’unité. Quand l’État central vacille, que ses élites tremblent sur leur socle vermoulu, que le tissu social se déchire sur le continent, on évoque la « question corse », non pour la résoudre, mais pour rappeler que l’ordre doit primer, que la nation doit se faire respecter, et que toute volonté d’émancipation est suspecte. C’est une stratégie subtilement orientale dans sa logique, presque byzantine : créer un ennemi intérieur pour mieux préserver l’apparence d’un corps politique sain. On ne guérit pas le mal, on en déplace le foyer. La Corse devient alors une enclave utile dans l’imaginaire jacobin — une altérité domestiquée, qu’on agite comme un chiffon rouge chaque fois que la République s’effondre sur ses promesses.

Nulle réforme profonde de l’île, mais une surveillance constante. Nul projet d’avenir, mais une répétition de l’histoire en boucle, comme un sortilège mal levé. On ne parle jamais de la Corse qu’en termes de violence, d’irrédentisme ou de clientélisme. Jamais de son peuple humilié, de sa culture muselée, de ses appels ignorés. Le silence de l’État sur ses propres manquements devient vacarme chaque fois qu’il s’agit d’étouffer une revendication insulaire, si modeste soit-elle. Dans cette mécanique, la Corse joue le même rôle que la cause palestinienne dans les récits officiels de certains régimes arabes : une cause sacrifiée à des fins d’équilibre interne. À défaut de convaincre, on condamne. À défaut de bâtir, on accuse. L’île devient la scène sur laquelle la République rejoue ses faux principes pour mieux ne pas les appliquer ailleurs.

Et pendant ce temps, la mémoire s’érode, les blessures s’infectent, la jeunesse s’exile. La République, elle, poursuit sa liturgie de l’universalisme — tout en sachant très bien que, pour certains de ses enfants, elle ne fut jamais mère, mais marâtre. Et finalement cette marâtre ne souffre-t-elle pas du « syndrome de la Palestine », celui qui annonce la faillite de la France en Corse ?

Eden Levi Campana


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