Le 21 mai 2025, à Washington, devant le musée juif Lillian & Albert Small, deux coups de feu claquent. Yaron Lischinsky et Sarah Lynn Milgrim s’effondrent sur le trottoir, atteints à bout portant. L’un travaille au département politique de l’ambassade d’Israël, l’autre à la diplomatie publique. Ils sortaient d’un événement discret organisé par l’American Jewish Committee. Quelques instants auparavant, ils riaient encore. Il lui avait parlé de Jérusalem, du Mur, de l’anneau qu’il glisserait bientôt à son doigt. La bague reposait déjà, en silence, au fond d’un tiroir à Georgetown. L’agresseur a surgi de l’ombre, a visé avec froideur, puis s’est figé, keffieh rouge au poing, symbole de la mort. Un monstre. Elias Rodríguez, 30 ans, né à Chicago, élevé dans les marges de l’idéologie islamiste, n’a opposé aucune résistance à son arrestation. À genoux sur l’asphalte, il a crié : « Free Palestine ». Aucun regret, aucun doute dans la voix. L’acte était prémédité, ciblé, volontaire. Les deux jeunes diplomates n’étaient pas un hasard ; ils représentaient un symbole, une adresse, une identité. Ils étaient Juifs.

À Tel-Aviv, l’annonce a fauché l’ambassade comme une lame. L’ambassadeur Yechiel Leiter, la voix tremblante, évoque un « double assassinat politique ». On apprend que Yaron avait planifié sa demande en mariage pour la semaine suivante, entre deux rendez-vous au ministère. Sarah, récemment arrivée à Washington, s’était déjà imposée par sa clarté d’analyse et sa force tranquille. Ensemble, ils incarnaient une jeunesse israélienne ouverte, engagée, sans emphase.

Les images des corps recouverts, les sirènes, les gyrophares, ont envahi les réseaux et les rédactions. Très vite, la piste idéologique est confirmée. Rodríguez suivait plusieurs forums extrémistes, partageait des messages appelant à la violence contre les représentants israéliens. Aucun lien formel n’est encore établi avec une organisation structurée, mais l’enquête, dirigée par le FBI, progresse vite. Elle met au jour un profil solitaire, mais nourri d’une rhétorique antisémite habillée d’alibis géopolitiques.

À Jérusalem, le Président Herzog parle de « terrorisme ciblé ». À Washington, le Président Trump évoque « la haine antisémite qui n’a pas sa place en Amérique ». En France, les institutions juives sont placées sous haute surveillance. La classe politique condamne à l’unisson ce double meurtre. Derrière les communiqués, la stupeur. Enfin, pas pour tous. Chez LFI c’est l’indignité habituelle ! Certaines voix se sont élevées dans une dissonance glaçante. Le député Éric Coquerel, plutôt que de condamner sans ambiguïté l’acte terroriste, a choisi d’y superposer l’ombre du conflit de Gaza. Dans un commentaire sidérant, il a évoqué le « génocide en cours à Gaza », sans un mot pour les victimes, comme si l’horreur pouvait trouver ses raisons dans un enchaînement logique de causes. En ramenant l’événement à une lecture géopolitique univoque, il a gommé l’humanité du drame, laissant place à une dialectique sèche et idéologique. Ses propos ont été immédiatement et logiquement dénoncés par Philippe Meyer, du bureau exécutif du CRIF, comme « ignobles », reflet d’un antisémitisme qui ne prend même plus la peine de se travestir, qui avance masqué de vertu. Dans la même veine, un autre député de La France Insoumise, Thomas Portes, s’est illustré par une publication aussi brève que lourde de sens : « Free Palestine ! », lancée quelques heures seulement après la fusillade, comme un slogan jeté sur des cadavres encore tièdes. Le message fut vite supprimé, mais non sans laisser sa trace, capturé, archivé, analysé. Une suppression n’efface pas l’intention, encore moins l’instant où elle surgit, instinctive. Ce réflexe, pour beaucoup, n’est plus une maladresse, mais une ligne claire : celle d’un parti qui semble incapable de condamner sans détour le sang versé quand il coule du mauvais côté de leur grille idéologique.

Ces réactions n’ont pas seulement indigné les représentants juifs de France ; elles ont heurté plus largement une conscience nationale déjà malmenée, marquant une rupture supplémentaire entre LFI et toute une frange de la population pour qui la décence devrait précéder la politique. Il ne s’agit plus ici d’un débat sur la cause palestinienne, mais d’une mise à nu brutale d’une parole publique qui, dans le deuil, ne sait plus reconnaître l’ennemi du frère, l’assassin de la victime. Le silence aurait été préférable. Le silence aurait été plus humain pour ce couple abattu pour ce qu’il représentait. Deux jeunes vies stoppées en pleine trajectoire, au cœur même de la capitale fédérale américaine. Pas dans une zone de conflit, pas sur une ligne de front, mais devant un musée. Un lieu de mémoire. De transmission. Comme un message retourné. Ce n’est pas la première fois que des ressortissants israéliens sont pris pour cible à l’étranger. Mais rarement l’attaque aura eu une portée aussi symbolique, une telle résonance intime et diplomatique. Un ambassadeur brisé, une communauté endeuillée, un pays rappelé à sa vulnérabilité. L’Amérique regarde, sidérée. La communauté juive, elle, se souvient d’autres dates, d’autres noms, d’autres balles. Mais ce 21 mai 2025, à Washington, n’est pas une répétition. C’est un tournant. Un cri. Un vide. Une preuve supplémentaire que l’antisémitisme ne disparaît jamais ; il change de visage, il mute, il attend. Et parfois, il tire. Il tire sur le peuple qui vénère la vie, car chaque souffle compte pour les juifs. Il n’en est pas d’autre manière d’approcher la mémoire de Yaron Lischinsky et de Sarah Lynn Milgrim que par cette certitude tremblante et inébranlable, fondée non sur les affects passagers ni sur l’indignation du moment, mais sur le socle antique et incandescent du judaïsme. Non comme des noms ajoutés à une liste, mais comme deux visages inscrits au revers de nos âmes. Deux flammes. Deux lettres du Sefer encore brûlantes.

Yaron ne fut pas un concept. Sarah ne fut pas une abstraction. Ils furent, dans la pleine clarté du verbe, hayim — vivants. Portant en eux cette étincelle du betselem Elohim, irréductible, irréfutable. Ni martyrs, ni symboles : humains. Aimés. Uniques. Et dans cette unicité, universels. Leur disparition n’est pas une ligne de plus dans la tragédie des hommes. Elle est une lacération du tissu du monde. Une brisure dans la continuité de l’être. Il faut ici rappeler ce que le judaïsme enseigne depuis les commencements : que l’homme n’est pas pesé en masses, mais en visages. Que la grandeur ne se mesure ni à l’influence, ni au pouvoir, mais à la lumière secrète que chacun porte. Que dans la détresse, la loi s’incline. Que dans la perte, la mémoire s’érige. La mort n’est jamais normale. Et la leur, moins que toute autre, ne saurait être intégrée aux flux de l’histoire comme un accident parmi d’autres. Yaron : rire tendre, regard scrutateur, cœur tourné vers l’étude et l’écoute, promesse d’un avenir écrit dans les marges du silence. Sarah : force douce, présence habitée, parole rare mais juste, témoin d’une beauté qui n’avait pas besoin de se dire. Leur judaïsme n’était pas ostentatoire. Il était organique.

Il coulait dans leurs gestes, dans leur manière d’aimer, de s’inquiéter, de célébrer. Ils ont été arrachés. Non seulement à la vie, mais à nous. Et ce qui se brise alors, ce n’est pas seulement le fil de deux destinées, mais la certitude que nous étions encore capables de protéger l’humain, de sanctifier le souffle. Ils étaient là, et maintenant ils sont manque. Et ce manque, dans la tradition d’Israël, a un nom : Yizkor. Souviens-toi. On écrit leurs noms dans les marges du Kaddish. On les murmure en silence entre deux mots de prière. On pose une pierre, non pour marquer la fin, mais pour attester : tu as existé, tu existes encore. Et dans le chagrin immense que laisse leur départ, il n’y a pas de faiblesse. Il y a le refus du silence, l’obstination du juste qui sait qu’un seul nom peut sauver le monde. On ne répare pas ce qui s’est produit. Mais on veille. On nomme. On écoute. Et on transmet. Parce que dans chaque nom transmis, une vie recommence. Parce que dans chaque souffle respecté, une promesse renaît. Parce que dans le judaïsme, la mort et les terroristes n’ont jamais le dernier mot.
Eden Levi Campana

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