Par un matin blême, où l’encre des quotidiens peine à sécher sur les certitudes de la veille, j’ai ressenti l’impérieux devoir – que dis-je, la mission civique – de prendre la plume pour défendre l’honneur bafoué de l’un des plus grands malentendus de notre époque : Sébastien Delogu. Car oui, je suis scandalisé. L’indignation m’étreint comme un corset trop serré dans un bal de sous-préfecture. Comment ? Perquisitionner un député. Fouiller chez un élu du peuple comme chez un vulgaire contribuable. La belle affaire. La République c’est lui. Et tout cela pourquoi ? Pour retrouver quelques documents égarés appartenant à un certain Isidore Aragones, avocat respectable, ancien président du CRIF marseillais, dont les papiers personnel – paraît-il – auraient mystérieusement transité des tiroirs d’un bureau, vers les stories Instagram de notre flamboyant parlementaire.
Il est pourtant notoire, criant même, que Sébastien Delogu ne sait pas lire. Il l’a dit, répété, martelé avec cette franchise brute des hommes qui n’ont pas eu besoin de s’égarer dans les humanités classiques. Que pouvait-il donc faire de ces lettres, contrats et attestations ? Les effeuiller comme un bouquet de persil fané ? Les sniffer pour en deviner le parfum de sionisme ? C’est absurde. On ne peut sérieusement accuser un illettré de recel épistolaire. Ce serait comme reprocher à un aveugle d’avoir pris une photographie compromettante. Et pourtant, voilà notre homme livré en pâture médiatique. À l’Assemblée, il est la risée de l’hémicycle. Dans les couloirs du Palais Bourbon, on se transmet ses interventions comme autant de vignettes Panini du grotesque. Car il faut le dire avec une noblesse de ton : venir d’un milieu populaire et devenir député en étant illettré est une prouesse. Le rester tout en prétendant représenter la nation, c’est une fumisterie. Mais cela ne s’arrête pas là. Chez M. Delogu, le comique involontaire devient stratégie politique, et l’approximation, un programme.
Car il est des jours où, en plein hémicycle, l’homme surgit – drapeau palestinien en main – pour agiter les consciences comme on secoue un tapis. Ce geste de haute voltige diplomatique lui valut une exclusion temporaire, qu’il brandit ensuite comme une médaille de guerre. Pour lui, le Parlement n’est pas un lieu de débat, mais un théâtre antique où l’on joue les Justes contre les suppôts du sionisme. Il flirte sans sourciller avec les slogans les plus douteux, participe à des manifestations encadrées par des groupes à la réputation… disons, problématique, et décline sans relâche toute condamnation explicite des agissements du Hamas. Car, voyez-vous, chez ces gens-là, on « résiste », on « libère », on « dénonce l’occupation ». La décapitation de civils ? Une broutille géopolitique. Le massacre du 7 octobre ? Un point de contexte.
Mais la palette de ce tribun est vaste. On y trouve aussi un penchant certain pour la turbulence urbaine. En février dernier, il fut condamné pour violences aggravées contre le proviseur adjoint d’un lycée marseillais, dans le cadre d’un blocus. Comme si l’école, qu’il avait fui en courant, lui revenait aujourd’hui en forme de revanche physique. Mais M. Delogu est un penseur. Un visionnaire. Il rêve d’un monde nouveau où la drogue serait légalisée, et confiée non pas à l’État, non pas à des pharmaciens, mais à de « vrais dealers ». Logique. L’économie parallèle au service du progrès. Une idée si lumineuse qu’on se demande pourquoi elle ne figure pas encore dans les colonnes de The Lancet. Et s’il ne parle jamais de Louis Boyard, c’est sans doute parce qu’il a la délicatesse de ne pas voler la vedette à un autre champion des Insoumis.
Et pourtant… un doute s’instille, insidieux, comme une goutte de poison dans un breuvage fade. Il a récemment déclaré lire Le Monde. Ce même Monde que l’on soupçonne depuis longtemps d’écrire en novlangue technocratique illisible. Lire Le Monde ? Voilà qui remettrait en cause tout l’édifice. Soit il ment, soit il a appris, soit il lit sans comprendre, ce qui, somme toute, n’est pas si rare. Mais enfin… Le Monde, après tout… même pour un missionnaire de la France Insoumise, c’est du lourd.
Ajoutez enfin cette scène digne d’un film de Kusturica : une Renault Mégane surgissant à contresens sur une voie de bus, avant d’être cueillie net par la maréchaussée. Était-ce une manifestation roulante de désobéissance civique ? Une parabole mécanique sur l’état de la République, elle aussi lancée à rebours ? Ou bien l’écho d’un murmure intérieur – une voix orientale qui lui soufflait qu’après le permis, il lui resterait toujours le chameau. Certes, il faudra bosser le code, donc lire, mais question style, un taxi-chameau sur le Prado, avec la grâce d’un Lawrence d’Arabie en claquettes, ça sent bon le deal d’herbe et de poésie.
Eden Levi Campana
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