Eurovision, antisionisme et blagues de fonctionnaires

Je ne les connaissais pas. Je n’avais jamais tendu l’oreille à leurs borborygmes d’antenne, jamais frôlé leurs calembours d’estrade ni frissonné sous leur ironie de supérette. Et dans mon ignorance bénie, j’attendais quelque chose. Quelque chose de drôle, au moins. Je m’imaginais des trublions. Des esprits. Des frondeurs. Un peu Pierre Dac passé à la moulinette du XXIe siècle, un peu esprit Canal qui aurait lu un livre. Je pensais découvrir, à tout le moins, la version islamo-gauchiste — au moins aussi fine et piquante de Philippe Lévy, Jonathan Hayoun, Judith Cohen-Solal qui sait trancher avec élégance, de Nina Azoulay dans la parodie, ou d’Alex Fredo puisqu’il faut une guitare, dont les blagues canadiennes font rire jusqu’aux synagogues sans chauffage, ou Gad Elmaleh en crise cultuelle et même mon ami Popeck (tiens je vous donne une couverture d’AJ MAG, avec un de mes articles-interview, ce sera mieux que ces têtes-là pour illustrer ce papier – et puis c’est aligné à gauche).

J’ai donc écouté. D’abord distraitement. Puis, comme un entomologiste effaré, j’ai voulu comprendre l’espèce. J’ai compilé. Noté. Réécouté. Sur plusieurs sujets. Le climat, les otages, D-ieu, les chiens, Gaza, Macron, la Shoah, même les huîtres. J’ai écouté tout ce que ces deux-là — Charline Vanhoenacker et Frédéric Fromet — avaient à proposer aux groupies du rire. Et ce fut une descente d’organe comique. Une lapidation de mes tympans à coups de clichés nauséeux. Leurs sketchs, leurs chansons, leurs chroniques ? C’est du vide, rythmé par du vide, chanté en faux. Ce n’est pas de la satire, c’est du service public en état d’ivresse. Charline minaude comme une surveillante de collège qui aurait lu deux tweets gauchistes et décidé que c’était là la subversion. Fromet, lui, grattouille trois accords comme un scout pas drôle qui espère que « Netanyahou » ne rime pas trop mal avec « youhou ». Affligeant. Leur duo a la grâce d’un débat en AG de fac. La finesse d’un entartage sans chantilly. La drôlerie d’un avis de grève.

Et puis cette phrase, l’Himalaya de la platitude : « L’Eurovision a lieu samedi. Israël est toujours en lice, ce qui agite le concours. Pour calmer les esprits, j’ai une proposition à faire avec Frédéric Fromet. On se dévoue pour représenter la Palestine à l’Eurovision, avec une pensée pour les otages aussi et chanter pour la paix. Et comme on ne résiste pas à l’envie de défoncer Netanyahou, on va le faire chanter, lui qui va finir par ne représenter que lui-même… Attention ça va être Gaza dans vos tympans ! » – Oui mes pauvres tympans, ce qu’il en reste. Un gag ? Non. Un grognement. Une rature sonore. Et moi, idiot, j’ai cru que c’était une anomalie. J’ai cru qu’ils avaient mal dormi. Alors j’ai continué. Encore. Jusqu’à ce que mon humour juif implose. Jusqu’à ce que Sholem Aleikhem me murmure en yiddish de cesser, que Lenny Bruce se redresse dans sa tombe pour supplier qu’on me protège, que Groucho Marx écrase un cigare spectral sur ma rétine. Même Devos, du haut de sa syntaxe céleste, me lançait des regards affligés, comme pour dire : « Ce n’est pas ça, petit. Ce n’est pas ça du tout. »

Et maintenant, à quelques heures du shabbat, me voilà impur. Pas rituellement. Ontologiquement. Intérieurement. Il me faudra un mikvé pour les mots, une seli’ha en stéréo, un silence long comme une nuit de Kippour. Mais où est Samuel Madar cet excellent éditorialiste de Radio J ou de Léon Le Média, où l’édito de Madar que je me purifie ? Ce n’était pas sage de faire entrer autant de médiocrité dans ma vie en si peu de temps. J’ai voulu rire. J’ai trouvé la morgue. J’ai voulu l’audace. J’ai trouvé la chronique d’État. Vanhoenacker et Fromet ne sont pas des humoristes. Ce sont des agents du ricanement subventionné, des standardistes de la pensée prévisible. Le rire ? Ils ne le méritent pas. Ils l’usurpent. Ils le travestissent. Ils le prostituent au profit d’une vanne molle, sans cadence, sans rythme, sans nerf. Ils ne sont pas drôles. Ils sont le contraire du rire. Ils sont son détournement. Son naufrage. Son cachet de fin de droit d’auteur. Ils traînent derrière eux des années-lumière de blagues égarées, comme deux troubadours de la médiocrité convaincus d’être les nouveaux prophètes du rire engagé. Charline Vanhoenacker, l’ectoplasme du sarcasme institutionnel, et Frédéric Fromet, le ménestrel du commentaire plat — tous deux errent dans le paysage comique français comme des figurants persuadés d’avoir le premier rôle. Il est temps, sérieusement, de les rayer de la carte du rire, de les évacuer du panthéon des amuseurs, et de rendre à l’humour ce qui appartient au talent.

Le comique, le vrai, danse sur un fil tendu entre le gouffre du mauvais goût et le ciel de la fulgurance. Eux rampent. Ils rampent sous les projecteurs de France Inter comme deux ombres projetées par la lumière absente du génie. Charline distribue des petites vacheries comme des tracts dans un couloir d’université en grève ; Fromet, quant à lui, joue trois accords mineurs sur une guitare à six cordes pour éructer des couplets qu’un collégien sous Lexomil n’oserait pas soumettre à son professeur de musique. On les regarde comme on regarderait des doublures mal castées dans une pièce qui aurait dû être drôle. Et le pire, c’est qu’ils y croient. Ils croient être irrévérencieux alors qu’ils sont simplement désinvoltes. Ils pensent être percutants quand ils ne sont que bruyants. Du bruit, du bruit. Ils se rêvent Desproges, ils finissent en PowerPoint militant. Ils se prennent pour des snipers du verbe, mais ne manipulent que des bouchons de liège tirés à la sarbacane.

Écoutons, une seconde, les battements d’un Devos, dont chaque phrase était une arabesque grammaticale, une acrobatie sémantique, un bijou d’invention. À côté, Charline, c’est un sudoku de lieux communs. Fromet, c’est un scrabble en diagonale. Où est la tension ? Le contretemps ? L’effet de manche ? Ils débitent, ils débitent, comme des distributeurs automatiques de gauche tiède. Rien ne fuse, rien ne claque. Le rire, chez eux, n’est pas un éclat, c’est un bâillement collectif.

Pendant ce temps, Yohay Sponder (encore un juif pffff) électrocute les salles avec une vanne sur sa mère et la Shoah, sans que personne ne cligne des yeux. Laura Laune (ah enfin les belges) égorge les tabous avec une voix de poupée russe et la beauté du diable, et le public en redemande, hilare, tremblant. Ce sont des orfèvres, des pyromanes, des illusionnistes. Là (hélas) où Charline et Frédéric ne sont que des greffiers. Ils consignent les opinions autorisées, ils récitent l’almanach des indignations recyclables, ils chantonnent l’ennui subventionné. Leur “humour” n’est ni transgressif, ni subtil, ni absurde. Il est autorisé. Et l’humour autorisé, c’est un contresens, une hérésie. On ne rit pas à leurs textes, on les tolère dans les dîners de rédaction. Ce ne sont pas des humoristes, ce sont des syndiqués du sarcasme, des permanents de la vanne molle. Ils ne font pas rire, ils font “réagir”. C’est le degré zéro du comique : remplacer l’éclat du rire par l’approbation morne. Alors qu’ils redescendent de leur estrade, qu’ils rendent les micros, les chroniques et les cachets. Il y a des générations entières d’humoristes sans antenne, sans guitare, sans tribune, qui n’attendent qu’une chose : faire rire pour de vrai. Rire sans filet. Rire sans maître. Rire sans consigne. Charline Vanhoenacker et Frédéric Fromet sont à l’humour ce que la photocopie est à l’art : une reproduction en noir et blanc, sans perspective, sans souffle, sans épaisseur. Il est impératif que l’on n’oublie jamais : « le rire est une chose trop sérieuse pour le confier à des fonctionnaires ».

Eden Levi Campana


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