Tsila Guez n’a pas été fauchée par une balle : elle a été visée. Elle n’est pas morte par accident de guerre, mais parce qu’un doigt l’a désignée. À l’heure où d’autres femmes pressent leur pas vers la maternité, elle fut conduite à l’abattoir. Non pas pour ce qu’elle avait fait, ni même pour ce qu’elle était, mais pour ce qu’elle portait : la vie. Et c’est cela qui fut visé. Un homme — dont le nom importe peu tant il se confond avec une foule d’ombres interchangeables — a levé son arme avec une science du timing qui ne relève plus de la colère, mais d’un dressage. Il savait. Il voulait que ce ventre-là ne parvienne pas au seuil de la délivrance. Il voulait que le sang précède les pleurs, que la mort prenne de vitesse la naissance.
Ce n’est pas un cri de désespoir qui a résonné ce soir-là, mais un acte volontaire, mûri, inscrit dans un imaginaire où l’enfant juif devient cible avant même d’avoir respiré. On pourra bien sûr convoquer le répertoire habituel : l’enfermement, les check-points, les humiliations, les ruines. On pourra se perdre dans les méandres de la dialectique géopolitique. Mais cela ne suffit pas. Cela n’explique rien. Car il est une frontière que l’on franchit quand on vise une famille. Certains parleront encore d’engrenage, comme on récite un psaume laïc pour calmer les vivants. Mais il y a dans cet acte une qualité d’abîme qui échappe à la logique des représailles. On n’éteint pas la voix d’un peuple en arrachant à la nuit le cri d’un nourrisson. On ne revendique rien quand on ouvre le feu sur une voiture qui transporte une femme sur le point d’accoucher. On abdique.

Et pourtant, au milieu de cette débâcle morale, demeure une silhouette : celle de Hananel, le père, le rescapé, le témoin. Il ne parle ni de haine, ni de revanche. Il écrit. Il prie. Il remercie. Il s’adresse aux vivants comme on s’adresse à Dieu, sans détour ni liturgie. Son fils, né au cœur du tumulte, lutte encore pour conquérir le droit de pleurer. Ce sera peut-être son premier acte de liberté. Le drame de cette famille n’est pas un microcosme du conflit — ce mot trop commode —, mais sa fracture la plus nue. Non celle des lignes de front, mais celle des âmes. Une guerre qui n’ose plus dire son nom, parce qu’elle se drape dans la justice alors qu’elle est rance de sacrifice.
On voudrait croire que l’humanité s’impose d’elle-même. Que certains seuils ne se franchissent pas. Qu’il existe des limites inscrites dans l’être, des garde-fous ontologiques, des clartés qui ne s’éteignent pas. Mais cette nuit-là, à Bruhin, c’est l’inverse qui fut donné à voir. On n’a pas seulement tué une femme de 30 ans, mère de trois enfants. On a tenté d’empêcher une naissance. Et ce geste-là, dans son cynisme absolu, mérite d’être nommé : c’est une profanation.
Eden Levi Campana
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