Un jour nouveau se lèvera. Et ce n’est pas une promesse en l’air, ni une prophétie flétrie par le temps – c’est un cri. Un cri lumineux, arraché aux ténèbres. Une onde vocale qui traverse le voile du deuil collectif. Une onde, oui, mais une onde d’espérance.
Dans ce titre choisi pour représenter Israël à l’Eurovision 2025, New Day Will Rise, la langue profane épouse les contours d’un cantique. Car ce n’est pas seulement une chanson, c’est un Zikaron – une mémoire – transfigurée en Nekouda – un point d’éveil. Le titre n’est pas un simple syntagme. C’est un psaume voilé, un verset implicite. L’anaphore d’un lever : un nouveau jour, une nouvelle alliance, une résurrection. Le futur s’y conjugue à l’indicatif : will rise – non pas may, non pas might, mais will. Affirmation de foi. Cette ascension verbale – rise – résonne comme le kum! du Livre d’Ezéchiel. « Lève-toi ! » – Quoumi Ori, chante Isaïe. On entend, en sourdine, la voix de la bat kol, la Voix divine qui ne cesse de dire à Israël : Hitoreri, hitoreri – Réveille-toi, réveille-toi. L’expression elle-même forme un chiasme de l’espoir : « New Day » / « Will Rise ». Le nouveau précède l’élévation. Ce n’est pas l’aube qui annonce le renouveau.
Non ce n’est pas l’aube qui annonce le renouveau. Le renouveau, lui, appelle l’aube. La lumière n’est pas attendue. La lumière est convoquée. La voix de Yuval Raphael ne s’écoute pas. La voix se reçoit. Elle ne chante pas, elle témoigne. Elle ne dit pas, elle élève. C’est une voix d’argile et de braise, un souffle à la fois intime et séculaire, mêlant la douceur d’un nigoun séfarade à la tension éraillée d’un cri d’exil. Sa tessiture s’élance dans une gradation bouleversante, du murmure au cri, du cri à la prière, de la prière au silence. Par endroits, elle ne chante plus, elle gémit comme une Shekhina en exil. L’émotion y est ascendante, jusqu’à cette litote bouleversante – I have nothing left but light – comme si la lumière n’était qu’un reste, un surplus sacré après l’effondrement. Et cette lumière, c’est la Or haGanouz, la lumière première, celle que le Midrach dit cachée depuis la Création pour les justes des temps derniers. Sur le plan musical, New Day Will Rise ne suit pas la mécanique d’un tube pop, mais celle d’une prière – structure répétitive, montée en spirale, retour du thème comme retour au Mont. Les violons tremblent comme les oliviers de Galilée dans un vent d’Éloul. Les accords mineurs s’attardent comme une prière de Kol Nidré. Chaque modulation devient un pas vers la Jérusalem d’en-haut. L’asyndète domine, les silences tranchent. Les mots frappent. Puis surgit la polysyndète du pont musical : and I rise, and I rise, and I rise again, comme un écho biblique au Vayehi erev vayehi voker – il y eut un soir, il y eut un matin. Le cycle recommence. Le chant devient une haggadah moderne, une sortie des tunnels de Gaza chantée depuis l’Europe, une traversée de la mer intérieure. La chanson ne cite pas les Écritures, elle les respire. L’image du jour nouveau évoque Malachie : « Pour vous qui craignez Mon nom, le soleil de justice se lèvera. » La ligne I carry the names of those who stayed behind renvoie au Zekher, au devoir de mémoire, à la récitation des noms dans la prière du Yizkor, aux noms inscrits sur les pierres de Yad Vashem. Le Talmud nous enseigne que rappeler un nom, c’est faire revivre une âme. Même la progression narrative suit le rythme hébraïque : Galout – Shoah – Tekouma. Exil, anéantissement, relèvement. Et tout cela dans l’économie de quelques minutes. Le texte repose sur une antinomie brûlante : l’oxymore d’une joie endeuillée. On chante la vie dans le vêtement du deuil. On célèbre l’aube dans les cendres. « In the darkest hour, the gates of dawn are born » : ce verset semble extrait du Zohar, tant il vibre comme un écho de Rabbi Shimon bar Yohaï méditant sur la lumière surgie de l’obscurité. Cette tension, ce balancement entre absence et promesse, entre cri et consolation, fait de New Day Will Rise bien plus qu’un hymne : une offrande. Ce chant ne demande pas qu’on y adhère ; il exige qu’on y entre. Ce n’est pas une chanson – c’est le verset d’un Livre à venir. Et, Petit rappel : Moïse n’a pas ouvert la mer pour qu’on oublie de voter le 14 !
Eden Levi Campana
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