Le Sens des choses, le Ajar de l’excellence

Le Sens des choses, créée par Noé Debré et Benjamin Charbit, est une œuvre rare, ciselée dans le marbre du doute, portée par une tension constante entre la foi et la chair, l’héritage et le vertige. Nulle emphase, nulle pose : tout y respire l’intelligence retenue, l’émotion contenue, la pensée qui s’ignore parfois elle-même. Voici une série qui ne démontre pas, mais qui interroge — non pour obtenir une réponse, mais pour honorer la question.

Léa, interprétée par Elsa Guedj, jeune rabbine de vingt-huit ans, n’enseigne rien. Elle vacille, trébuche, écoute, dérape. Elle incarne une figure spirituelle à rebours de toute autorité figée : une femme traversée, saisie par ce qu’elle cherche à transmettre. Et c’est là, dans cette fêlure-là, que réside la beauté sidérante de la série. Non dans une quelconque narration haletante ou une esthétique tape-à-l’œil — mais dans cette obstination à faire de la parole un lieu d’hospitalité. La série ne court pas : elle chemine. Elle n’explique pas : elle murmure. Elle n’enferme jamais ses personnages dans des typologies sociales, religieuses ou familiales. Elle les regarde se débattre avec ce qu’ils sont — fragments, contradictions, tensions insolubles.

Elsa Guedj, dans ce rôle d’une justesse stupéfiante, ne surjoue rien. Elle laisse passer, elle laisse faire. Tout se joue dans la respiration, dans les yeux, dans les silences pleins, dans les phrases commencées qu’on n’achève pas. Elle ne compose pas un rôle ; elle l’habite avec cette incandescence sobre qui fait les très grandes actrices. On croit d’abord à une fragilité : c’est une force. Une force qui ne s’impose pas mais qui, lentement, vous infiltre. Chaque geste est mesuré, chaque inflexion retenue. Elle fait tenir un monde sur une pause, une tasse de café laissée tiède, une prière prononcée à demi-mot. Rien ne semble démonstratif dans la mise en scène, et pourtant tout est là. Le grain du réel, la lumière oblique, les décors où la banalité devient écrin. Un appartement, une synagogue, un cabinet, un banc : autant de lieux traversés par une parole qui tente de dire l’essentiel sans jamais y parvenir tout à fait. Et c’est justement cette tentative inaboutie, cette incomplétude assumée, qui donne à la série sa grandeur.

On aurait pu craindre une série « thématique », engoncée dans un programme. Il n’en est rien. Le Sens des choses ne parle pas « du judaïsme », encore moins « de la religion ». Elle met en scène ce qui vacille quand on croit, ce qui résiste quand on aime, ce qui chancelle quand on hérite. Elle touche à l’universel par une fidélité presque talmudique au singulier. Autour de Guedj, la distribution est à l’unisson : Elmosnino, Lvovsky, Payet — chacun trouve la note juste, sans jamais chercher à briller pour lui-même. Tous jouent pour l’ensemble, pour l’équilibre fragile des liens, pour cette musique de l’intime qui s’écrit à voix basse.

Depuis Dix pour cent, on n’avait pas vu émerger une série française aussi pleinement accomplie, aussi mature, aussi délicatement intranquille. Mais là où Dix pour cent caressait le miroir, Le Sens des choses le brise doucement — pour en examiner les éclats. Une œuvre sans éclat tapageur, mais qui vous accompagne longtemps après le dernier plan. Elle ne vous quitte pas. Elle continue de vous parler quand tout s’est tu.

Le scénario s’inspire librement de Vivre avec nos morts de Delphine Horvilleur, sans jamais tomber dans l’adaptation illustrative. Il en prolonge l’élan, la respiration inquiète, la parole comme pont entre les mondes. La série est pétrie de cette pensée rabbinique singulière, qui ne cherche pas à expliquer mais à relier. Bien entendu, nous pensons à Delphine Horvilleur tant le personnage lui ressemble — physiquement, dans la gestuelle, le phrasé — mais il faut croire qu’il n’y a pas de Ajar.


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