« Le Petit blond de la Casbah », sort dans les salles obscures le 15 novembre. Sans doute le film le plus personnel d’Alexandre Arcady. Nous avions prévu cet entretien, il y a plus de six mois, mais c’était sans compter sur l’attaque d’Israël du 7 octobre. Une semaine après l’offensive barbare du Hamas, à Paris, à deux pas des Champs-Elysées, dans les bureaux d’Alexandre films, je sens le réalisateur-producteur gêné d’être en phase de promotion de son dernier long métrage. Fort de son histoire et de son parcours, l’ancien kibboutzim n’a pas besoin de justifier de son engagement pour Israël et pour les israéliens mais le timing est des plus mauvais. La tragédie, le massacre, ces juifs assassinés, on évoque la Shoah, on convoque les pogroms… Il ne veut pas mettre sur le même plan son film et la folie commise au pays. Je le sens en lutte avec lui-même, sincère. C’est son grand mot ça « la sincérité », il y voit même les raisons du succès de ses œuvres précédentes. J’y ajouterais trois mots, en plus de la sincérité : la créativité, la passion et l’émotion.
EDEN : Est-ce que le propos du film est le vivre ensemble ?
Alexandre Arcady : Surtout. Je ne pensais pas en le tournant que ça allait avoir autant d’importance. Mais au fond, c’est un film sur cette notion de partage. Sans ambiguïté, sans calcul. Sans arrière-pensée, naturellement. Et malheureusement, ce n’est plus le cas aujourd’hui en France et un peu partout dans le monde. Si ce film a une vertu, c’est peut-être de dire : « voilà, il y a une époque où c’était possible. Pourquoi aujourd’hui ça ne l’est plus ? Essayons de comprendre. »

Quelle est la genèse du film « Le Petit blond de la Casbah » ?
Ça s’est passé en 2003. J’avais fait un film qui s’appelait « Là-bas, mon pays », parce que je trouvais incroyable cette guerre civile, et on est en pleine actualité, une guerre civile qui a ensanglanté l’Algérie d’une façon inimaginable. Ne voulant pas rester muet, j’ai décidé de faire un film à deux niveaux, à ce moment-là. Un journaliste connu qui retourne en Algérie en pleine guerre civile, pour répondre à l’appel au secours d’une jeune fille qu’il a aimé quand il était tout jeune adolescent.
Principalement tourné au Maroc ?
C’était compliqué de le tourner en Algérie pour des raisons sécuritaires. Le film est vu par les autorités algériennes et je suis invité à organiser la première mondiale à Alger. Le hasard a fait que c’était le jour de mon anniversaire. On m’a fait un anniversaire surpris et puis on m’a amené un gâteau avec écrit « Là-bas mon pays » et un autre gâteau tout de suite après est arrivé avec « Ici ton pays ». J’ai trouvé que c’était un geste qui avait un message symbolique, qui m’avait touché, qui m’avait ému. Cela concordait également au fait que j’étais retourné dans mon immeuble, dans la basse Casbah d’Alger, rue du Lézard, et pour la première fois, je n’ai pas pu rentrer dans l’immeuble parce que la porte était fermée à clé et la végétation commençait à envahir les lieux. Donc je sentais que ce passé, que cette enfance que j’ai eu là-bas dans ces ruelles d’Alger allait partir, allait s’effriter. Et je raconte ça à un ami éditeur à Paris, Olivier Orban, qui dirigeait les éditions Plon à l’époque, et qui me dit « il faut que tu fasses un livre ». Je dis « mais je n’ai pas envie de faire un livre sur le cinéma ». « Non, non, un livre sur ton enfance, pour expliquer au fond pourquoi tu fais le cinéma que tu fais. Qu’est-ce qui a provoqué dans cette enfance cette volonté de raconter cette terre d’origine, ces racines. »
J’ai trouvé que c’était intéressant, je m’y suis plongé, ça a été salutaire parce que tout d’un coup, j’ai retrouvé absolument tous les parfums, toutes les odeurs, tous les bruits, tous les visages. Comme si la mémoire d’un gamin de 13 ans avait tout enregistré, comme sur un disque dur. Tout était là, présent, dans le moindre détail. Et j’ai écrit ce livre sans jamais penser une seule seconde, qu’un jour ça deviendrait un film.

Vraiment ?
Oui parce que j’avais un handicap terrible. Je ne pouvais pas mettre des visages d’acteurs sur les visages de mes parents, de mes tantes, de mes oncles, de tonton Jacob, de mémé Lisa, non ce n’était pas possible. Je n’y pensais même pas. Le livre est sorti et tout le monde disait mais il faut faire un film, il faut faire une pièce de théâtre. Et le temps a passé. Et puis est arrivé le confinement. Et ce fameux confinement a amené quelque chose d’assez étrange, c’est-à-dire le silence. Le silence dans la ville, mais le bruit à l’intérieur. Et ce sont les bruits de l’intérieur qui sont revenus. Ces bruits de la Casbah, ces bruits de l’enfance, ces ruelles, les rires des gamins dans cette petite ville, dans ce quartier, des bruits très caractéristiques. C’est par les bruits que c’est revenu. Et j’ai eu envie de me dire, tiens, pourquoi ne pas remettre des images sur ces bruits ? Ce serait pas mal puisque je les ai.
Il ne restait plus qu’à oser ?
(rires) Je visionne pratiquement en même temps un chef-d’œuvre qui s’appelle « Roma » (ndlr : film d’Alfonso Cuarón). La façon dont il raconte l’enfance de ce gamin et de cette domestique, je trouve que c’est magnifique. Je me dis : « lui il a osé, pourquoi tu n’oserais pas ? » Et puis, sans savoir qu’en même temps, il y aurait d’autres films qui allaient venir, comme le film de Paolo Sorrentino, « La main de Dieu », comme le film de Spielberg « Fabelman ». Donc je me mets à écrire. Mais comment faire ? Comment adapter ce livre ? Et là, j’ouvre de nouveau le bouquin et je me rends compte qu’en fin de compte, il y avait le film dedans. A partir de là ce n’est plus juste une reconstitution de mon enfance, c’est une reconstitution d’une enfance à travers la vision d’un cinéaste, donc c’est un film. Il n’y avait plus de problème avec le visage des acteurs, plus de problème à mettre comme ça d’autres yeux, d’autres tailles, d’autres cheveux, enfin tout ce qu’on veut.

C’est pour ça que vous avez eu besoin de créer cet avatar ?
J’ai eu besoin de créer à la fois ce metteur en scène qui retourne à Algérie avec son fils, qui a le même âge que lui quand il a quitté l’Algérie, ce qui a été un peu mon cas avec mon fils, quand je suis retourné en Algérie il y a quelques années. Il avait plus que 13 ans, il devait avoir 15-16 ans, et quand je suis rentré pour la première fois dans l’appartement où nous avons habité, l’appartement où nous sommes nés, nous les cinq frères, il y avait le même buffet de la cuisine qui était dans cet appartement, et en partant, en quittant l’Algérie, ma mère sur le bateau s’est retournée et nous a dit, j’ai oublié les photos dans le buffet de la cuisine. Je m’entends lui dire du haut de mes 13 ans : « je te les ramènerai maman ». Au fond si j’ai fait « Le coup de Sirocco » comme premier film, c’est vraisemblablement pour honorer cette promesse.

Vous avez tenu cette promesse ?
Oui, avec mes films sur l’Algérie. Bon, je n’ai pas parlé que de l’Algérie dans mes films. Bien entendu. Mais les 4 films qui concernent l’Algérie, … allez, rajoutons « Le grand pardon », ce n’est pas un film sur l’Algérie, mais ça parle aussi de la communauté juive d’Algérie. Moi je raconte ce que j’ai vécu, c’est à dire des appartements avec toujours les portes ouvertes et les gamins qui allaient dans toutes les familles. Oui il y avait de l’antisémitisme à l’école, oui ça aussi ça existait, oui la guerre existait mais nous, nous les enfants, on vivait dans une sorte d’insouciance et de bonheur, de bien-être. Nous vivions dans la misère, dans la pauvreté, mais on ne savait pas ce que c’était être riche, on ne connaissait pas les riches. Donc on était riches de la richesse qu’on avait, c’est à dire de la richesse de la communauté, la communauté qui était disparate, différente, mais unie, voilà, c’était ça.
Malgré la guerre ?
La guerre était à la porte de notre immeuble, mais elle restait à la porte de l’immeuble. Ce n’est pas innocent que le personnage de Hadi, le mari de Pierrette, quand mon père annonce qu’il veut aller en France, dit : « mais pourquoi ? Vous êtes chez vous ici. ». C’est vrai cette solidarité-là, elle existait, on ne comprenait pas les enjeux politiques, les enjeux de l’histoire avec un grand H. On était dans notre histoire avec un petit H, on vivait ça au jour le jour et quand arrive le drame, la violence, effectivement là, l’histoire balaye les petites gens sans faire de différence.
La sincérité c’est le fil rouge de l’ensemble de votre œuvre ?
Quand vous êtes dans la vérité, dans la sincérité, ça touche tout le monde. « Cinéma Paradisio » est un bon exemple. Ça se passe au fin fond d’un petit village en Sicile, l’histoire d’un projectionniste. Vraiment, il n’y a rien de plus pointu au niveau culturel que ça, et pourtant en racontant cette histoire, il a touché le monde entier. Donc je crois que ça passe par la sincérité, par la vérité et … allez disons, par le courage. Il faut être courageux pour être sincère. Et souvent, le courage est reconnu. Quand je fais « L’Union sacrée », c’est un film sincère, courageux, qui touche le monde entier. Il est précurseur, parce que, d’une certaine manière, visionnaire par rapport à ce que l’on vit aujourd’hui. La montée d’un Islam radical et sanguinaire. Voilà, il y a 30 ans j’en ai parlé dans ce film. Et ça, ça a touché les gens. « Le Petit Blond de la Casbah », chacun se retrouve. Il ne faut pas être né en Algérie. Ceux qui ont gardé vivants les souvenirs de leur enfance, ça les touche forcément. Parce que ça parle de l’enfance, ça parle du moment où tout est possible, où le cerveau est en ébullition. C’est le moment où tout peut arriver. Et ce moment-là, chacun le garde en soi. En regardant ce petit gamin, chacun pense à lui, à sa famille, à son père, à sa mère, à son destin. « Le petit blond de la Casbah » va dans ce sens-là, mais avec une autre obligation, rappeler la présence du judaïsme en terre du Maghreb depuis plus de 2000 ans. Quand je montre la porte de ma synagogue à Bab el Oued, qui est devenue un dépotoir, tout est dit. C’était la synagogue de ma bar mitzvah. Quand le personnage qui joue mon rôle dit « comment on a fait pour nous oublier comme ça », je n’ai pas besoin de faire plus de discours. L’image suffit. On voit. Quand je montre cette salle de cinéma qui est l’Olympia et dans quel état est cette salle de cinéma dans laquelle j’ai découvert ce qu’allait être ma vie. C’est pour ça qu’il y a de l’émotion dans cette scène. Quand je suis rentré là, je me suis assis sur un siège et je me suis mis à pleurer.
Votre film fait écho aux événements en Israël de ces derniers jours…
Les gens vont faire le lien, c’est sûr. C’est compliqué parce que ça rejoint la dernière question, le vivre ensemble. Et il y a une catégorie d’hommes et de femmes qui ne le veulent pas. Ce sont ces islamistes qui refusent la différence, qui veulent imposer leur vision du monde, qui veulent imposer la Charia avec tout ce que ça comporte et qui font ressurgir ces vieux démons de l’antisémitisme, du racisme, le refus de la culture dite occidentale. Ce qui s’est passé en Israël, c’est innommable. Je ne suis pas de la génération de ceux qui ont connu la Shoah et je ne pensais pas un jour être le témoin de ces six jours d’horreur qu’a vécu le peuple d’Israël. Et quand je dis le peuple d’Israël, c’est le peuple juif. Parce qu’on n’a pas attaqué que des Israéliens, on a surtout attaqué des juifs. On n’a pas attaqué des soldats, on a attaqué des femmes, des hommes, des enfants, des civils. On n’a pas attaqué des colons, Gaza ce sont des gens qui ne vivaient pas du tout dans une terre qu’on pourrait dire annexée, pas du tout, puisqu’il faut se souvenir par exemple que Ariel Sharon avait rendu absolument tous les territoires de Gaza. Donc c’est une volonté d’anéantissement avec une grosse différence de la Shoah : les Allemands ont tout fait pour cacher l’horreur de leur volonté de destruction du peuple juif. Ils sont allés jusqu’à fabriquer des faux camps de concentration pour la Croix-Rouge, ils ont voulu cacher. Et là, le Hamas n’a qu’une seule volonté, c’est de montrer. C’est une démarche qui est encore plus folle, encore plus terrible. Montrer comment on peut violer une jeune femme, la tuer et faire ça en direct avec les parents. Et c’est incroyable. Donc on ne peut être que révolté. Et ensuite, avec les téléphones des victimes, envoyer aux parents. Je ne pensais pas un jour être témoin de ça.
Vu de la France…
Le silence assourdissant de beaucoup de Français m’a sidéré. Parce que c’était ce qui s’est passé en Israël, c’est Bataclan multiplié par 10. Et alors il y a une chose, je vais peut-être paraître intransigeant, sectaire, mais ce qui est clair, c’est que le « oui mais », je ne l’accepte plus. C’est comme pour le gang des barbares avec Ilan Halimi. Il n’y a pas de « oui mais ». C’est un gang qui a torturé, affamé un gamin parce qu’il était juif pendant 24 jours. Et il n’y a pas de « oui mais ». Ma seule crainte c’est la réponse qu’est obligé d’avoir Israël pour éradiquer ce Hamas, comme on a éradiqué Daesh, comme on a éradiqué Al Qaïda. Bien entendu Israël va être critiqué. C’est voulu. Et c’est comme ça que ça a été conçu.
Ce n’est pas une guerre, c’est du terrorisme ?
Tout à fait. Je vais vous dire quelque chose. Je n’arrive pas à comprendre les Palestiniens. Souvent, je me mets dans la peau des Palestiniens en disant qu’ils ont droit à un territoire, à eux, ils subissent des choses difficiles. Mais en tant que Palestinien vivant à Gaza, vivant depuis des années sous le joug du Hamas, une autorité terrible qui tue, qui enferme, qui mutile, qui lapide. Je verrais, moi, l’armée israélienne rentrer pour libérer Gaza de ces fous, mais je les accueillerai les bras ouverts, comme nous on l’a fait avec les Américains quand ils sont venus libérer Paris, du joug des nazis. C’est ça qui est incompréhensible. Ils ont été endoctrinés. Ils ne voient pas des Israéliens, ils voient des sionistes, ils voient des ennemis de leur religion, ils ne voient pas des libérateurs. Moi, je ne comprends pas. Gaza n’a plus été occupée, d’aucune manière. Gaza a été aidée, de façon absolument incroyable. Alors on donne de l’argent pour faire des canalisations, on les coupe pour faire des canons ? C’est quoi ? De la part du Hamas ce n’est pas une volonté de faire vivre le peuple, c’est une volonté de nier le peuple.
Eden Levi-Campana
En savoir plus sur EDEN LEVI CAMPANA
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.